Histoire

[Concours] Les Mille et Une Vies de Gali Hagondokoff, Comtesse du Luart

Les éditions Points vous offre la possibilité de gagner un exemplaire du livre « La Circassienne », biographie de la Comtesse du Luart. Les modalités de participation à ce concours se trouvent à la fin de cet article.

Au début du XIXe siècle, l’empire russe entreprend la conquête du Caucase. La famille Hagondokoff l’une des plus anciennes familles aristocrates Tcherkesses, comprend qu’il faut miser sur l’amitié pro-russe. En 1824, la famille de Zourab Hagondokoff s’installe près de la rivière Malka. Quarante ans plus tard, son fils Islam, élevé à l’école militaire du tsar Alexandre II, priait celui-ci par lettre de le laisser lui et sa famille retourner sur ses terres près de la rivière Kouma. Cela lui est refusé. Islam meurt à trente-quatre ans lors de la bataille de Plevno laissant derrière lui un fils de sept ans : Constantin Ediq Nicolaïevitch Hagondokoff qui est envoyé dans une école pour les fils d’officiers tombés au champ d’honneur. Tout au long de sa scolarité, il acquiert une réputation de rebelle audacieux et sort de l’école avec le grade de sous-lieutenant en 1891 puis gravit tous les grades de la carrière militaire jusqu’à celui de général.
A vingt-quatre ans, il épouse Elisabeth, fille du colonel Von Bredov, issue d’une vieille dynastie militaire pétersbourgeoise d’origine allemande. Leur premier enfant, une fille prénommée Nina, naît en 1896 à Achgabat. Puis la famille déménage à Saint-Pétersbourg. Le 6 février 1898, une seconde fille voit le jour : baptisée Elmiskhan pour l’état civil, elle sera surnommée Gali par sa famille.
En mai, les Hagondokoff partent pour Vladivostok quand Constantin est affecté à la protection du chantier du Transmandchourien. Une troisième fille leur naît en 1899, Artemia. Puis Alexandra en 1901.
En 1903, toute la famille est de retour à Saint-Pétersbourg dans un appartement de la rue Millionnaya, la rue des « millionnaires ». Constantin est récompensé pour ses multiples faits d’armes. Une nouvelle fille, Tamara, fait son apparition. Sous le patronage de l’impératrice Alexandra, les deux filles aînées font leur entrée à l’institut Smolny pendant que l’influence de Constantin grandit à la Cour.
L’année 1905 marque un tournant dans la vie familiale avec la naissance du premier fils de Constantin : Nicolas. Malheureusement, l’enfant ne survivra pas. En 1908 naît un second fils, Georges dont le parrain n’est autre que le tsar Nicolas II en personne.
Constantin est alors nommé commandant de la division de cavalerie irrégulière turkmène. Elisabeth part s’installer à Paris avec les enfants. C’est là que naît Ismaël en août 1910. Il y passe les premières années de sa vie avec sa mère et ses sœurs.

Le Colonel Hagondokoff, Chef du régiment Turkmène (1909)

Le Colonel Hagondokoff, Chef du régiment Turkmène (1909)

 

En 1911 apparaissent déjà les prémisses de la catastrophe à venir en Russie avec l’assassinat de Stolypine par des anarchistes pendant que des rumeurs circulent sur la santé fragile du petit tsarévitch.
En 1913, lors de la célébration du tricentenaire de la dynastie Romanov, Constantin Hagondokoff représente la Kabardie. Cet été-là est passé en famille dans le Caucase.

Les enfants de la famille Hagondokov, 1912. Gali est la seconde à partir de la gauche

Les enfants de la famille Hagondokov, 1912. Gali est la seconde à partir de la gauche

 

Après le meurtre de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo en 1914, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. La Russie s’engage dans la Première Guerre mondiale. Constantin prend alors la tête de la Division sauvage en tant que commandant de la deuxième brigade. Il est décoré de la croix Saint Georges et devient général. En 1916, il est nommé gouverneur militaire de la province de l’Amour.

Durant la Première Guerre mondiale, les filles aînées de Nicolas deviennent infirmières à l’hôpital militaire. Gali, à peine sortie de l’adolescence, y rencontre un beau soldat gravement blessé à la tête Nicolas Bajenoff. Gali le soigne avec dévotion et les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre. Pire, Gali tombe enceinte et la famille n’a d’autre choix que celui d’accepter son mariage au plus fort de la Révolution d’Octobre.

Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône, le même mois Constantin dépose ses pouvoirs. Les Hagondokoff partent pour le Caucase. Début 1918, Gali et Nicolas fuient Saint-Pétersbourg. Gali rejoint ses parents et donne naissance à son fils également prénommé Nicolas pendant que son mari rejoint les russes blancs. La famille s’installe à Kamenomost pour fuir les bolcheviks. Le général part pour Constantinople puis rejoint Paris. En 1919, Gali et son mari partent vers Harbin, en Chine, traversent le continent sur plus de neuf mille kilomètres en utilisant un train de marchandises, sans passeports et avec un nouveau-né à leurs côtés. Gali racontera plus tard qu’elle n’avait eu que du caviar à manger pendant plusieurs semaines et qu’elle en sera dégoûtée à vie ! Sur place, Nicolas trouve du travail à la banque russo-asiatique et Gali, qui est une ravissante jeune femme, fait ses premiers pas dans la mode. Le couple part à nouveau mais vers Shanghai cette fois, plus sûre. Le caractère de Nicolas, dont la blessure à la tête a laissé des séquelles, devient insupportable. Le divorce est inévitable. Gali reste seule et loin de sa famille avec son fils. Sa beauté lui permet de devenir mannequin pour une maison française. La vie est dure cependant. Elle décide de rejoindre le reste de sa famille à Paris.

Dans le Paris des années folles, les ballets russes enflamment les foules, tout ce qui vient de la Russie impériale est recherché. Les vêtements sont envahis de motifs à la russe. Auprès de sa famille et forte de sa première expérience, Gali devient mannequin chez Chanel grâce à l’aide de Félix Youssoupoff. L’intérêt de Gabrielle Chanel pour la Russie date de 1921 et de sa liaison avec Dimitri Romanov. D’abord mannequin cabine (qui consiste en défilés, essayages et présentations des collections), Gali devient mannequin volant : elle porte du Chanel en public dans les événements mondains ; elle devient ensuite parfumeuse à Deauville pour le couturier Paul Poiret puis revient à Paris et lance sa propre boutique de mode. Son succès lui permet d’entretenir toute sa famille. En 1931, elle cède le groupe.

Gali Hakondokoff

Gali Hakondokoff

Gali Hakondokoff, mannequin

Gali Hakondokoff, mannequin

Gali Hagondokoff chez Channel

Gali Hagondokoff chez Channel

 

C’est alors qu’elle entre dans une nouvelle phase de sa vie. En 1934, Gali se convertit au catholicisme (et choisit pour nom de baptême le prénom d’Irène) et épouse (elle prétend être veuve) un homme très convoité qu’elle fréquente depuis quelque temps : le comte Ladislas du Luart. Ce mariage lui donne le titre de comtesse du Luart et lui offre les portes du château familial. Finalement, Irène se baptise une nouvelle fois et devient Leïla.
En 1936, la guerre civile éclate en Espagne. Leïla, femme d’action marquée par la Révolution russe, s’engage au côté des nationalistes. Elle a alors l’idée de mettre en place une formation chirurgicale mobile. Elle conçoit, calcule, dessine les unités afin d’approcher au plus près la ligne du front pour sauver des vies. L’Espagne sera son galop d’essai.

La Seconde Guerre mondiale éclate le 1er septembre 1939. Leïla et ses frères veulent se rendre sur le front. Nicolas, le fils de Leïla, devenu américain, sert dans le deuxième corps commandé par le général Clark. Les forces se trouvent en Afrique et Leïla créé une colonne à l’endroit où son fils débarquera bientôt. Toujours au plus près des combats, elle s’occupe de tout. Son courage et son désintéressement lui valent le respect des militaires.
Un soir de décembre 1943, un régiment lui demande de les rejoindre dans la forêt. Leïla est accueilli dans l’obscurité à la seule lumière des phares des engins blindés, le régiment est aligné et on lui demande de le passer en revue. En réalité, le 1er Régiment Etranger de Cavalerie a un service à demander à la comtesse du Luart. Accepterait-elle de devenir leur Marraine ? Flattée, Leïla accepte.
Aux côtés du maréchal Juin, elle participe à la campagne d’Italie, voit la libération de Naples, toujours à côté du front. Ces années de guerre lui ont permis d’innover, de faire appel aux fonds américains, d’utiliser la pénicilline, les transfusions sanguines, elle a compris la nécessité d’un accompagnement psychologique pour les soldats. Elle est intraitable sur la discipline, l’ordre et la propreté. Elle fera même repeindre en blanc les caisses à charbon pour l’inspection du général de Gaulle. Les tenues, cols, tabliers et coiffes sont impeccables alors qu’on manque tout.

Au foyer de la FCM n°1

Au foyer de la FCM n°1

5 mars 1944. Tournée d'inspection du général de Gaulle.  A droite, le général Juin.

5 mars 1944. Tournée d’inspection du général de Gaulle.
A droite, le général Juin.

 

Leïla se moque du danger, elle veut sauver des vies parfois au mépris de la sienne et de celles de son équipe. Dans la baie du Monte Cassino, elle obtient d’implanter la colonne sur la rive droite du Garigliano si bien que les tirs passent au-dessus de la formation pour atteindre les troupes allemandes. Le général Juin est furieux.
Le 25 décembre 1944, Leïla est nommée brigadier-chef d’honneur du 1er régiment étranger de cavalerie. Le 25 août 1945, la division blindée du général Leclerc entre dans Paris. Elle est décorée des médailles de la campagne de Tunisie et de celle d’Italie.

Après la guerre, Leïla retrouve son fils qui travaille à l’Ambassade des Etats-Unis à Paris. En juillet 1947, Nicolas épouse Françoise de Langlade. Fin 1952, on lui diagnostique un cancer du cerveau. Sa femme demande le divorce et Nicolas décède des suites de sa maladie le 8 décembre 1954. Ayant perdu son fils unique, Leïla perd le sens du réel, elle relit ses lettres, regarde ses photos, passe des heures les yeux dans le vague à se souvenir et fait ériger à son fils adoré un mausolée dans le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois.
Mais en 1956, les événements lui offrent une nouvelle chance de combattre son deuil. Depuis deux ans, la France subit des pertes considérables en Algérie. Leïla se lance alors dans l’aménagement d’un centre de repos pour les militaires en permission qui combattent dans des conditions insupportables. Elle offre à ses protégés des vêtements neufs, de l’argent, ils sont accueillis comme des rois ou plutôt comme à la maison. Leïla est leur mère à tous. Et se comporte comme tel. Lorsque l’un des hommes du régiment lui annonce qu’il est fiancé, elle demande à rencontrer l’élue de son cœur. Après la rencontre, elle lui dira « Tu peux l’épouser ».

Fin de permission pour les hôtes du Centre militaire de détente

Fin de permission pour les hôtes du Centre militaire de détente

 

Le 18 mars 1952, les accords d’Evian sont signés. La comtesse peut retrouver son château des Loges et son cher époux qui n’a cessé de l’attendre.
En 1958, Leïla perd son père, le général Constantin. En 1959, elle devient commandeur de la Légion d’honneur. Beaucoup loueront la très grande classe, le courage, la simplicité de celle qui est après tout la comtesse du Luart. Certes, c’est une autocrate qui n’aime pas qu’on la contredise mais elle est aussi généreuse et attachante. En sa qualité de marraine, elle offrira des douches à ses filleuls en 1969.

Mais la vie se montre à nouveau cruelle avec Leïla en lui enlevant son époux, Ladislas qui meurt des suites d’un cancer le 2 octobre 1977. L’année suivante, elle est élevée à la dignité de grand Officier de l’Ordre National du Mérite.
A cette femme qui est leur Marraine, les légionnaires réservent parfois des surprises. A l’un d’entre eux qui lui demande un jour à brûle-pourpoint quel âge elle a, la comtesse répond : « Pourquoi, tu veux m’épouser ? » Surpris l’homme répond par la négative. « Alors, chéri, cela ne te regarde pas. » A plus de 79 ans, Leïla n’a pas perdu le sens de l’humour.
En 1983, quarante ans après les débuts de son Marrainage, le régiment réédite la cérémonie de la Mamora. Exceptionnellement, elle passe le régiment en revue.

La Comtesse du Luart

La Comtesse du Luart

 

Mais sa santé décline. Toujours dotée d’un caractère bien trempé, Leïla refuse d’aller à l’hôpital et vit dans un appartement avec un valet de chambre qui lui prépare ses repas. Un jour, elle laisse la nourriture intouchée pendant deux jours devant le pas de sa porte. On appelle deux de ses neveux qui accourent au chevet de leur tante. Celle-ci, refusant qu’on la voit diminuée, les laisse dehors et ne communique avec eux qu’à travers la porte. « Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » lui demandent-ils. « De l’oseille » répond-t-elle. Les deux jeunes gens cherchent dans les commerces alentours, ne trouvent pas, finissent par acheter des épinards. Ils reviennent avec leur butin et expliquent -toujours à travers la porte close- à leur tante que c’est presque pareil au goût. Et de s’entendre répondre « Espèces d’idiots. L’oseille, c’est du fric que je veux ! »
Leïla a toujours été très généreuse, tellement qu’il ne lui reste plus grand-chose. Elle décède à l’hôpital américain le 21 janvier 1985. Etant l’une des femmes les plus médaillées de France, elle est enterrée aux Invalides, pleurée par ses légionnaires qui entonnent « La Colonne » en chœur.
Elle rejoint le cimetière russe selon les vœux de la famille, auprès de Nicolas et de ses frères.
En 1989, le régiment offre une stèle de marbre en l’honneur de Leïla, dernier hommage des légionnaires à leur Marraine qui aura connu successivement les palais des tsars, l’exil en Chine, les grands ateliers de couture français, les salons de l’aristocratie et les atrocités de plusieurs guerres, une destinée hors du commun à travers l’Europe et le XXe siècle.

 

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Cet article est basé sur l’excellente biographie de Guillemette de Sairigné « La Circassienne » parue aux éditions Points (voir la section bibliographie en bas de page). L’un ou l’une d’entre vous va avoir la chance de gagner ce livre. Pour cela, il vous suffit de répondre à la question suivante : combien de citations la Comtesse du Luart a-t-elle reçu en tout ? Vous avez jusqu’au 5 mars 2015 pour me faire parvenir votre réponse via la section commentaires du blog. Bonne chance.

Les photos sont issues du site de la famille Hagondokoff, visible ici.
Un documentaire sur la vie de La Circassienne Hagondokoff est visible sur YouTube (cliquez ci-dessous).

 

BIBLIOGRAPHIE :

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