Histoire

J’ai connu tous ces grands séducteurs… Portraits de la Belle Epoque

Quel était le secret de leur charme ? Extraits de textes de Sidonie-Gabrielle Colette dite Colette

 

La Belle Otero

On a tout dit de la Belle Otero. Tout ? Non. Je n’ai jamais entendu dire qu’elle ait été malade. De l’imperturbable santé dépend l’interminable beauté. Il n’y a pas beaucoup de différence entre l’effigie de Caroline Otero et la statue d’une déesse qui ne craint pas le temps. Même impassibilité, même solidité. L’attache du cou enchante la vue, la perfection de la gorge aussi. Un culte barbare semble avoir suspendu, n’importe où, n’importe quel ex-voto de joaillerie, même médiocres. Plus tard, Otero choisira.
Quel grincheux a dit qu’il ne faut pas voir la femme aimée manger ? Celui-là n’avait pas vu Caroline Otero s’attaquant, après avoir dansé, au puchero national. Sans quoi, il n’eût pas manqué de rendre les armes et de déclarer, comme fit un convive de la danseuse, qu’Otero était « belle jusqu’aux gencives ! »

La Belle Otéro par Reutlinger

La Belle Otéro par Reutlinger

 

Le Bargy

Pendant des années et des années le « beau blond », grâce à lui, l’emporta sur le « beau brun ». J’aurais dû parler d’abord de son talent ? D’accord. Mais c’est que, son magnétisme personnel parlant très haut, beaucoup d’admiratrices oubliaient de dire : « Quel artiste ! » pour soupirer « Quel homme charmant… » Ce genre de méprise est fonction de la foi théâtrale qui consume l’acteur. Un grand ténor, Engel, blessa Carmen d’un coup de poignard au dernier acte et l’eût fort proprement tuée si la lame n’eût été de fer-blanc. La flamme dramatique brûlait assez Le Bargy pour qu’il suivît, le rideau fermé, les fantômes de Don Juan, du Fils de l’Arétin et du marquis de Priola…

Charles Le Bargy

Charles Le Bargy

 

Geneviève Lantelme

Des yeux trop grands, trop beaux, une bouche ravissante qui semblait retenir une envie de pleurer, le gracieux menton, un peu effacé, des faibles – c’est tout ce que livrait , de Geneviève Lantelme, l’ombre de ses chapeaux qu’elle voulait, comme par gageure, immenses, chargés de panaches d’autruche.
Combien de temps, combien de fois cette beauté plaintive vit-elle la rampe ? Quand on songe à la brièveté de sa vie et de sa carrière, on s’étonne que le nom de Lantelme vive parmi nous. Accablée de fourrures, de plumes, de dentelles, le col chargé de colliers, Lantelme n’était qu’un visage.

Geneviève Lantelme et l'un de ses célèbres chapeaux emplumés...

Geneviève Lantelme et l’un de ses célèbres chapeaux emplumés…

 

Lucien Guitry

Il y eut un temps, je l’avoue, où quand je rencontrais Lucien Guitry à la ville, je jugeais plus prudent, pour mon repos, de m’en aller. Parce qu’il était beau ? Heu… Oui… Non… C’est-à-dire… Parce qu’il était élégant ? Pas précisément… Parce qu’il avait beaucoup d’esprit et désirait plaire ? Pensez-vous ! Il ne se donnait pas tant de peine. Alors, qu’est-ce qu’il avait donc pour lui en dehors de la scène ? Eh ! Je ne sais pas. Tout ce que je sais, madame, c’est que j’aurais voulu vous voir à ma place !

Lucien Guitry

Lucien Guitry

 

Sarah Bernhardt

Léonine beauté, douce comme celle d’un fauve ! En admirant ce portrait signé Nadar, admirons aussi que Sarah Bernhardt, toute jeune, ait compris que la caricature travaillerait à sa renommée plus sûrement que ne sauraient le faire l’exploitation, la banalisation flatteuses de son visage. Toutes les « charges » s’acharnèrent sur Sarah à mesure que montait sa célébrité. On la fit araignée, lévrier, sauterelle, squelette… Une artiste vraiment laide y eût-elle résisté ? Elle ne s’en souciait pas. Aucun « obscur blasphémateur » ne résistait à la présence réelle de Sarah. Elle entrait en scène, couverte d’un luxe arbitraire et de discutables joyaux, sa rousse crinière éparse. Son regard bleu-mauve cherchait le ciel du décor, et les ailes du beau nez battaient faiblement. Puis, miséricordieuse à l’anxiété unanime, Sarah donnait l’essor à l’oiseau d’or merveilleux, à sa voix.

Sarah Bernhardt par Nadar

Sarah Bernhardt par Nadar

 

Boni de Castellane

J’ai montré ce portrait de boni de Castellane à une jeune fille. Elle a ouvert de grands yeux et elle a dit : « Oh ! Qu’est-ce que c’est ? » Elle n’a pas dit : « Qui est-ce ? » et la nuance vaut d’être notée. Elle a exprimé son étonnement comme s’il se fût agi d’un phénomène surgi du sein de la terre ou des eaux. C’est pour que les jeunes filles ne rencontrent plus aucun type de séducteur qui ressemble à celui-ci. Elles vous donneront leur avis sur ce qu’elles connaissent à savoir : le sportif ; l’homme fin un peu myope ; l’adolescent tentant et frais comme elles-mêmes ; le guide déjà mûr et encore séduisant ; le pas-beau, plein de charme… Mais le portrait du marquis de Castellane le trouble et les met en défiance. Il y a de quoi. Boni de Castellane fut-il un être unique ou le résultat d’une hallucination collective ? Partout il était le point de mire. L’attention unanime est une menace. Son éclatant pouvoir, qu’il exerçait sur les femmes, le harassa peut-être. Encensé, il avait l’air parfois d’un homme qui traverse, avec une bravoure inflexible, une zone dangereuse. La voix froide, il semblait tout entier armé contre la défaite amoureuse, aussi bien que contre la vieillesse, que ses traits parfaits défièrent longtemps. Ce séducteur menaçant ne rencontra pas, assure-t-on, de cruelles. Pourtant personne n’a parlé de lui comme d’un homme heureux.

Boni de Castellane

Boni de Castellane

 

Eve Lavallière

Ce page blond, impertinent et gai, c’est Lavallière qui fut, au vrai, brune et mélancolique. Tant de succès, et la gloire d’avoir créé le genre fruit vert, le talent de faire rire avec un petit sanglot authentique, ou d’émouvoir à l’aide d’un rire étranglé, laissaient-ils place à la mélancolie ? Intelligente, ambitieuse, Lavallière se consolait mal de n’être qu’un éblouissant second rôle, et de connaitre une renommée étroite, qui la confinait dans le danger des rôles jeunes…

Eve Lavallière

Eve Lavallière

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