Expositions

Les Secrets de la laque française au Musée des Arts Décoratifs

Venue d’Extrême-Orient dès le XVIe siècle, la laque, matière dure, profonde, légère, brillante et luxueuse fascina les Européens. L’engouement de la clientèle parisienne pour cette technique fut si vif que les artisans français cherchèrent très rapidement à en percer les secrets en mettant au point des produits imitant la laque.
En France, les frères Martin : Guillaume, Etienne-Simon, Julien et Robert, peintres vernisseurs parisiens, lui donnèrent, entre 1710 et 1770 ses lettres de noblesse en embellissant objets, meubles, boiseries et carrosses dont la renommée fut immense.

Détail d’un panneau de berline, Paris, attr. à Guillaume ou Étienne-Simon Martin, vers 1745

Détail d’un panneau de berline, Paris, attr. à Guillaume ou Étienne-Simon Martin, vers 1745

Si les termes de laque et de vernis sont encore aujourd’hui des mots du langage courant, il existe pourtant une distinction fondamentale entre les deux. Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, le mot laque était utilisé pour évoquer les objets importés d’Extrême-Orient tandis que le mot vernis était réservé aux productions européennes. L’expression vernis Martin devint, en France, le terme générique de cette technique. On notera ici cette exception française car, dès cette époque, le mot laque s’était imposé dans la plupart des langues européennes au détriment de vernis.
Autre particularité sémantique, le mot laque employé au féminin désigne la matière première, une résine provenant du Rhus vernicifera arbre de la famille des Sumacs, tandis qu’au masculin il désigne l’objet laqué proprement dit.

L’exposition s’ouvre donc sur ces laques asiatiques importées, spécialement créées pour le marché européen avec, entre autres, un magnifique paravent resté intact. Chose rare car les paravents furent souvent démontés pour utiliser les panneaux dans les décors de pièces en les insérant dans des boiseries. Sous l’impulsion des marchands-merciers leur dépeçage commença afin de servir une nouvelle mode du meuble parisien : le meuble plaqué de laque chinois ou japonais.

Bureau à huit pieds, Paris, anonyme, dernier quart du XVIIe siècle

Bureau à huit pieds, Paris, anonyme, dernier quart du XVIIe siècle

Ne pouvant percer le secret de la laque, les européens cherchèrent à l’imiter. Dans cette recherche, les frères Martin s’imposèrent rapidement comme les artisans les plus doués. D’abord en décorant des objets destinés à la toilette faisant échos aux tableaux sur les murs comme Femme à sa table de toilette de Guillaume Voiriot (vers 1760) ou une Marchande de rubans par Joseph Willem Laquy (vers 1770) Ces tableaux reflètent le succès de ces toilettes de vernis Martin. La technique s’étendit rapidement à tous types d’objets.

Boîte de toilette, anonyme, Paris, vers 1750

Boîte de toilette, anonyme, Paris, vers 1750

Nécessaire à parfums, anonyme, Paris, vers 1755-56

Nécessaire à parfums, anonyme, Paris, vers 1755-56

Les marchands-merciers commanditent alors meubles et objets, procurent les matières premières, les panneaux de laque orientale, demandent aux vernisseurs de compléter les décors avec leurs propres créations. Selon Félix Watin, auteur d’un traité pratique sur le vernis : « le fameux Martin a trompé à cet égard plus d’une fois les plus habiles connoisseurs ; ces chefs-d’œuvre sont encore recherchés avec le même empressement que les anciens laques. »
Sur cette commode de Mathieu Criaerd, le décor trouve sa source dans les motifs en hiramaki-e (technique de décoration des laques, développée à l’époque de Muromachi, qui utilise un décor de poudre d’or recouvert de laque transparente) employés dans les laques japonais appelés nambar.

Mathieu Criaerd, Commode

Mathieu Criaerd, Commode

Commode à deux rangs de tiroirs, Paris, estampillée de Jacques Dubois (1694-1764)

Commode à deux rangs de tiroirs, Paris, estampillée de Jacques Dubois (1694-1764)

Les années 1740 voient l’introduction de couleurs autres que le rouge, noir et or. Cette impulsion permet une gamme de meubles moins onéreuse mais non moins luxueuse qui révèlent la fantaisie et l’originalité qui se sont emparées de l’art décoratif français et reflètent un aspect de l’esprit rocaille à l’image du secrétaire en pente de Madame de Pompadour qui marque l’émancipation de la laque française par rapport au modèle asiatique. La couleur fait irruption dans les fonds pour s’intégrer aux décors intérieurs.

Commode à deux rangs de tiroirs, Paris, estampillée de Jacques Dubois (1694-1764)

Commode à deux rangs de tiroirs, Paris, estampillée de Jacques Dubois (1694-1764)

Avec le temps, la technique de la laque s’étend rapidement à divers objets notamment les bijoux.
Le plus répandu de ces objets est la tabatière mais celle-ci est généralement lourde. Pour alléger leurs oeuvres, les artisans utilisent le papier mâché. Facile, économique, il devient après cuisson aussi solide que le bois, léger ainsi qu’un excellent support pour la laque.

Tabatière noire et or à décor rayonnant, anonyme, Paris, vers 1744–1750

Tabatière noire et or à décor rayonnant, anonyme, Paris, vers 1744–1750

Le goût pour la laque évolue, les chinoiseries restent appréciées mais voisinent avec des thèmes empruntés aux fantaisies de la rocaille, l’esprit léger des pastorales, les scènes de genre par Oudry, Boucher, Greuze. Les meubles deviennent de nouveaux supports pour la diffusion des œuvres picturales. Presque tous les objets d’ameublement peuvent recevoir le vernis Martin.

Commode à deux rangs de tiroirs, transformée en console, estampillée de Jean-Louis Grandjean et Pierre Macret, Paris, vers 1755

Commode à deux rangs de tiroirs, transformée en console, estampillée de Jean-Louis Grandjean et Pierre Macret, Paris, vers 1755

Grand étui à décor mythologique, anonyme, d’après La naissance de Vénus et L’enlèvement d’Europe de François Boucher, Paris, vers 1760-1770

Grand étui à décor mythologique, anonyme, d’après La naissance de Vénus et L’enlèvement d’Europe de François Boucher, Paris, vers 1760-1770

Commode de Madame Adélaïde, Gilles Joubert et Etienne-Simon Martin, Paris, 1755

Commode de Madame Adélaïde, Gilles Joubert et Etienne-Simon Martin, Paris, 1755

La spécialité des Martin et les pièces les plus imposantes de cette exposition sont sans aucun doute les voitures, traîneaux et autres moyens de locomotion. Il n’est pas excessif de voir dans la voiture hippomobile du XVIIIe siècle l’incarnation des sommets de raffinement et de luxe atteints par l’art décoratif français.
Ornée des matériaux les plus riches, objet d’un faste sans précédent et d’une fabrication particulièrement soignée, la voiture est un luxe recherché par toute l’Europe, faisant de Paris un lieu de choix pour la carrosserie. On ne dénombre pas moins de deux cents ateliers dans la seconde moitié du siècle dont la plupart sont situés rive droite de la Seine autour de l’axe formé par la rue Saint-Denis.

La fabrication d’une voiture résulte de l’intervention de charrons qui préparent le train, de serruriers qui fabriquent les essieux et les différentes pièces de ferrures, de bourreliers qui fournissent les pièces de cuir, de menuisiers qui assurent la fabrication de la caisse, de sculpteurs qui en réalisent les éléments décoratifs, de miroitiers qui produisent les glaces, de selliers qui garnissent l’intérieur et enfin de doreurs, peintres et vernisseurs qui assurent le décor extérieur.

Dans ce domaine aussi, les Martin excellent. Ils sont même célébrés par Voltaire : « De la berline, elle est bonne et brillante. Tous les panneaux par Martin sont vernis. » (Nanine, scène V, acte III, 1749), ils s’installent Grande rue du Faubourg Saint-Martin et Grande rue du Faubourg Saint-Denis afin de bénéficier d’ateliers spacieux et bien aérés indispensables à leur activité.

Berline de la Maison du Roi
Commandée pour la cour du Portugal, la berline témoigne des commandes passées par les cours étrangères aux selliers parisiens. Le fond de caisse est peint de scènes mythologiques représentant les quatre saisons. Chaque scène est entourée d’une bordure traitée en laque aventurine apportant préciosité à l’ensemble.

Berline de la maison du Roi, anonyme, Paris, vers 1760

Berline de la maison du Roi, anonyme, Paris, vers 1760

Berline de la maison du Roi (détail), anonyme, Paris, vers 1760

Berline de la maison du Roi (détail), anonyme, Paris, vers 1760

Traineaux aux patineurs
Conçu pour les promenades sur les pièces d’eau gelées et les allées enneigées dans les parcs, le traîneau est l’occasion de grandes fantaisies décoratives. Transparence, profondeur et éclat sont apportés par le vernis Martin rehaussé ici d’une laque aventurine.

Traîneau aux patineurs, anonyme, Paris, vers 1770

Traîneau aux patineurs, anonyme, Paris, vers 1770

De manière plus surprenante, la technique va toucher le domaine scientifique alors en plein essor. Jean-Antoine Nollet pensait que l’instrument scientifique doit refléter les modes de son temps : il a alors recours au vernis Martin pour y déployer un décor de fleurs sinisantes en or sur fond de laque noire ou rouge associés à des motifs de fleurons plus occidentaux.

Appareil pour l’étude de la transmission des pressions dans les liquides de l’abbé Nollet, anonyme, Paris, vers 1760

Appareil pour l’étude de la transmission des pressions dans les liquides de l’abbé Nollet, anonyme, Paris, vers 1760

Machine pneumatique de l’abbé Nollet, anonyme, Paris, vers 1760

Machine pneumatique de l’abbé Nollet, anonyme, Paris, vers 1760

Le parcours de l’exposition s’achève par une succession de mariages plus ou moins réussis : l’ajout de plaques de porcelaine, le décor en grisaille dont l’existence éphémère ne passe pas la Révolution, le métal doublé (cuivre doublé d’argent) qui s’avère trop cher et dont l’effet est quasi identique à celui de la tôle peinte…

Sous la Régence, nous pouvons découvrir les premiers objets en tôle imitant la nacre. Ce sont essentiellement des objets de table dont les décors s’apparentent à ceux de la porcelaine sous Louis XV. La plupart de ces objets étant destinés à recevoir ou contenir de l’eau, leur qualité se dégrade très rapidement.

Paire de cuvettes à fleurs, anonyme, Paris, 3e quart du XVIIIe siècle

Paire de cuvettes à fleurs, anonyme, Paris, 3e quart du XVIIIe siècle

Sous Louis XVI, à cause des importations anglaises, la technique connait un nouvel essor. Deux manufactures voient le jour : la Petite Pologne et celle de la veuve Gosse et Samousseau.

Cassolette attribuée à la Manufacture de la veuve Gosse et Samousseau, Paris, vers 1770 -1780

Cassolette attribuée à la Manufacture de la veuve Gosse et Samousseau, Paris, vers 1770 -1780

La fin de l’activité des frères Martin coïncide avec le crépuscule de l’époque rocaille. Ceux-ci disparaissent entre 1749 et 1771. Ils sont toujours considérés comme les maîtres du travail du vernis. Était-ce la composition particulière du vernis ou un certain savoir-faire qui conférait à leurs ouvrages un mérite supérieur ? Les Martin ont emporté dans la tombe leurs secrets de fabrication qui continuent de faire débat dans le monde des experts.

Les secrets de la laque française : le vernis Martin jusqu’au 8 juin 2014
Musée des Arts décoratifs
107, rue de Rivoli
75001 Paris

BIBLIOGRAPHIE

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