Expositions

Fashioning Fashion : deux siècles de mode européenne (1700-1915)

 

Le musée des Arts Décoratifs accueille actuellement deux collections acquises récemment par le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) : celle de Martin Kamer et celle de Wolfgang Ruf, deux grands collectionneurs de costumes anciens. C’est donc une centaine de silhouettes féminines et masculines que le visiteur est invité à découvrir. En général, le vestiaire masculin est sous-représenté dans les expositions dédiées aux costumes anciens. Ce n’est pas le cas ici et le fait est suffisamment rare pour être souligné.

Les silhouettes ont été adaptées aux vêtements et non l’inverse afin de donner une bonne idée des proportions, elles sont accessoirisées et les coiffures suivent aussi l’évolution des styles et des modes.
L’exposition s’ouvre sur les débuts du XVIIIe siècle. La première pièce qui attire l’attention est une robe à la française composée de trois pièces : un manteau de robe, une pièce d’estomac et une jupe. La pièce d’estomac était un élément amovible épinglé ou cousu au moment de l’habillage ce qui permettait une association avec d’autres robes. Les femmes portaient des chemises sous les corps baleinés afin d’éviter les meurtrissures. Les poignets et la jupe en forme de cloche de cette robe indiquent qu’elle date des années 1720.

Robe à la française (1725) et pièce d'estomac (1735)

Robe à la française (1725) et pièce d’estomac (1735)

Cette solennité imposée par l’apparat du vêtement de cour s’oppose à l’engouement pour l’Orient, l’exotisme et les chinoiseries que l’on retrouve dans le tissu des vêtements, des tentures murales ou des tissus d’ameublement… En témoigne cette très belle indienne (ou banyan), une robe de chambre masculine peinte à la main. Les motifs de ce banyan composés de branches entrelacées rappellent ceux de la tapisserie et de la broderie anglaise de la fin du XVIIe siècle. On complète ces tenues avec des bonnets d’intérieurs assortis aux pantoufles. Une façon de découvrir l’intimité de l’homme élégant qui abandonne le poids des vêtements une fois chez lui. Certains vêtements de cour peuvent en effet atteindre quatre kilos car brodés de fils d’or et d’argent.

Banyan (1700 - 1750)

Banyan (1700 – 1750)

Habit à la française brodé (1760)

Habit à la française brodé (1760)

Côté masculin, l’habit à la française composé de trois pièces (veste / habit / culotte) émerge à la fin du XVIIe siècle. Ces vêtements sont réalisés à partir du même tissu que celui utilisé pour les femmes dans des couleurs vives (le vestiaire masculin deviendra plus strict et s’assombrira au XIXe siècle) à l’exemple du velours façonné de cet habit qui créé des effets de relief, effets accentués par les fausses manches au niveau des poignets. Les hommes peuvent alors posséder des centaines de gilets. Le devant de ces gilets est très travaillé en satin façonné ou en velours ciselé alors que le dos est taillé dans un tissu ordinaire.

Habit à la française en velours ciselé (1755)

Habit à la française en velours ciselé (1755)

Gilet en velours ciselé (1750)

Gilet en velours ciselé (1750)

L’habit va devenir de plus en plus étroit, les manches seront montées en arrière. Le gilet raccourcit, on le préfère blanc orné de motifs plus petits ou de rayures. On va jusqu’à orner les boutons.

Gilet blanc en coton (1760)

Gilet blanc en coton (1760)

La robe à la française va peu à peu laisser place à plus de simplicité avec la robe à la polonaise composée de deux petits paniers circulaires. La traine est supprimée, le manteau de robe fermé et l’arrière de la jupe est divisée en trois parties drapées. Elle tire son nom par métaphore (l’épouse de Louis XV était d’origine polonaise) en référence au démembrement de la Pologne dépecée en trois états distincts en 1772 : l’Autriche, la Prusse et la Russie.

Robe dite à la polonaise (1775)

Robe dite à la polonaise (1775)

La vague d’anglomanie va également donner naissance à la robe à l’anglaise, variante de la robe à la polonaise à partir de 1770, dont les pans de la jupe sont relevés latéralement puis drapés dans le dos.

Robe dite à l'anglaise (1780-1790)

Robe dite à l’anglaise (1780-1790)

La Révolution française va entraîner la suppression des paniers. Les robes sont faites simplement dans des tissus rayés. Le vestiaire masculin va peu à peu laisser tomber l’habit à la française pour des fracs qui s’ouvrent sur des gilets comme ce gilet très rare orné de messages révolutionnaires.

Gilet révolutionnaire (1789-1794) orné des messages "L'habit ne fait pas le moine" et "Honi soit qui mal y pense"

Gilet révolutionnaire (1789-1794) orné des messages « L’habit ne fait pas le moine » et « Honi soit qui mal y pense »

Au début du XIXe siècle, avec l’accession au pouvoir de Napoléon Ier, l’uniforme devient la norme du vestiaire masculin. En dehors de l’uniforme, c’est l’habit brodé qui est préféré comme habit d’apparat. La mode est au velours façonné et le col doit respecter une certaine hauteur (col officier). La robe d’apparat est tout aussi ostentatoire, Napoléon ayant promis de relancer l’industrie du luxe symbolisée par les fabriques de Lyon.

Habit brodé sous le Premier Empire (1810)

Habit brodé sous le Premier Empire (1810)

Robe d'apparat sous le Premier Empire (1825)

Robe d’apparat sous le Premier Empire (1825)

De leur côté, les femmes se libèrent des paniers et des corps baleinés. Les robes sont des robes-chemises à la taille Empire (resserrées sous la poitrine), en mousseline blanche et transparentes, sans ornements que l’on porte sur des brassières de toile forte. Ce style est une référence directe à l’Antiquité remise au goût du jour (voir le tableau de Juliette Récamier par Gérard). Ces robes se parent de superbes châles en cachemire fabriqués en Inde à partir de duvet de chèvre. Découvert grâce à la campagne d’Egypte de Napoléon (1798), cet accessoire à la mode est extrêmement difficile à se procurer à cause d’un embargo très strict sur tous les textiles venant d’Inde via l’Angleterre dans le but de relancer l’industrie française du textile de luxe gravement touchée par la Révolution. Ces accessoires sont extrêmement coûteux (jusqu’à 12 000 francs, le prix d’un diamant) et un châle pouvait demander deux ans de tissage. Joséphine en aurait possédé 70. Cette interdiction du châle en cachemire donna lieu à une véritable contrebande qui, dit-on, rendait furieux l’Empereur lorsqu’il découvrait que Joséphine avait bravé ses ordres pour assouvir sa coquetterie.

Robe de style Empire (1820) et châle en cachemire (1800)

Robe de style Empire (1820) et châle en cachemire (1800)

L’année 1830 voit le retour du corset qui prend la forme d’un busc métallique (le busc est une large lame qui maintient une rigidité parfaite sur le devant du corset) afin d’obtenir une silhouette en sablier typique de la période romantique. La taille redescend et est très ajustée. Les manches gigot, héritage du XVIe siècle, sont très en vogue, le jupon est raide et garni de crins. Les codes vestimentaires masculins sont dictés par la bourgeoisie. Les hommes portent des pantalons longs (empruntés aux sans-culottes de la période révolutionnaire) complétés par un froc à l’anglaise et une redingote. Les couleurs sont sombres, seuls les dandies osent la couleur. Les épaules rondes de leurs vêtements (des coussinets permettent d’obtenir cet ovale) rappellent la robe à l’anglaise. La cravate et le gilet sont les seuls éléments qui permettent les excentricités. Le vestiaire masculin est déjà plus ou moins fixé et n’évoluera guère par la suite.

Costumes sous la période romantique : robe aux manches gigot (1830) et costume masculin (1825-1830)

Costumes sous la période romantique : robe aux manches gigot (1830) et costume masculin (1825-1830)

Le Second Empire marque l’apparition de la crinoline qui n’est autre qu’une nouvelle interprétation du panier. Cette mode prendra des proportions incroyables avec des crinolines de 10 mètres de circonférence, des châles très larges afin de pouvoir les couvrir. La machine à coudre apparaît, des teintures donne aux vêtements des couleurs exacerbées. Les tenues doivent évoluer en fonction de l’activité et du moment de la journée : déshabillé au réveil, robe de lainage le matin, robe d’après-midi, décolleté réservé aux robes du soir…

Robe à crinoline (1865)

Robe à crinoline (1865)

Avec le développement des loisirs et des voyages, des costumes liés aux différentes activités voient le jour et participent à cette attitude consumériste de la mode. Ces nouvelles tenues doivent faciliter les déplacements comme le costume de plage (une robe rappelant celles des tableaux impressionnistes), une robe de sport permettant de jouer au tennis ou encore une très belle robe d’équitation plus longue d’un côté (les amateurs de Downton Abbey se rappelleront peut-être de Lady Mary dans la première saison de la série).

Robe d'équitation (1890)

Robe d’équitation (1890)

Vers 1870, la robe à tournure ou « faux cul », sorte de demi-crinoline, fait son apparition et accentue la cambrure en rejetant le volume de la jupe vers l’arrière. Des éléments issus de la décoration d’intérieur et de la tapisserie viennent orner le tissu. Les hommes voient apparaître le veston et le complet dans leurs garde-robes.

Robe à tournure (1880)

Robe à tournure (1880)

Robe à tournure (1885)

Robe à tournure (1885)

Les années 1900 sont marquées par des silhouettes plus fluides, très cambrées, très sinueuses qui évoquent la lettre S vue de profil. Un ensemble composé d’un corset en cuir et de cuissardes lacées rappelle l’avènement des demi-mondaines dans la vie parisienne. Le Japonisme et l’Art Nouveau envahissent l’Art et la mode (la silhouette en S faisant écho aux motifs végétaux). Les élégantes découvrent le kimono.

Chemise, corset en cuir et paire de cuissardes (1900) évoquent les demi-mondaines...

Chemise, corset en cuir et paire de cuissardes (1900) évoquent les demi-mondaines…

Maison Worth, manteau kimono en velours et satin (1910-1911)

Maison Worth, manteau kimono en velours et satin (1910-1911)

Le début du XXe siècle voit l’avènement de Charles Frederick Worth qui lance la haute couture. Paul Poiret simplifie les robes et libère le corps des femmes en supprimant le corset. Inspiré par l’univers des Ballets Russes de Diaguilev, il créé des tuniques, des pantalons d’intérieurs, des turbans ornés d’une aigrette comme celui porté par son épouse Denise lors de la très célèbre fête costumée évoquant la mille et deuxième nuit.

Turban, Paul Poiret, porté par Denise Poiret en 1911 pour « La mille-et-deuxième nuit » Copyright 2010 Museum Associates/LACMA

Turban, Paul Poiret, porté par Denise Poiret en 1911 pour « La mille-et-deuxième nuit »
Copyright 2010 Museum Associates/LACMA

En 1910, les robes et les silhouettes sont plus droites, rappelant les robes de style Empire. Les corsets seront définitivement supprimés avec la Première Guerre mondiale, le corps féminin libéré. Avec l’industrialisation et le développement du travail des femmes, l’histoire du costume va laisser place à l’histoire de la mode et à la femme moderne.

Robe attribuée aux soeurs Callot (1910-1915) et chapeau orné de plumes d'autruche (1910)

Robe attribuée aux soeurs Callot (1910-1915) et chapeau orné de plumes d’autruche (1910)

Toutes les pièces que vous avez pu admirer dans cet article appartiennent au Los Angeles County Museum of Art (LACMA). Bien sûr, je vous conseille de courir voir cette expo à laquelle mes photos ne rendent pas suffisamment justice et pour toutes les pièces extraordinaires que je n’ai pu vous présenter ici. Un grand merci à toute l’équipe du Musée des Arts décoratifs pour m’avoir aussi aimablement accueillie en leurs murs.

Musée des Arts Décoratifs
107, rue de Rivoli
75001 Paris

Lien vers le site Internet de l’exposition

BIBLIOGRAPHIE :

Je vous recommande également le catalogue de l’exposition, très riche en textes et photographies. Il est disponible en français et en anglais :

 

1 reply »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *