A travers Paris

Les Couleurs du Ciel. Peinture des églises de Paris au XVIIe siècle.

 

« Les Couleurs du Ciel »… Voilà une exposition qui a fermé ses portes et sur laquelle j’aimerais revenir. Ces derniers temps, j’ai eu envie de mieux connaître l’art religieux, de visiter des églises illuminées par des cierges au milieu des vapeurs d’encens et d’entendre des orgues résonner sous les voûtes célestes… Bref, je suis d’humeur mystique et cette exposition promettait d’être enrichissante. Le moins que l’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue. Un point noir au tableau cependant : les salles d’exposition exiguës ne sont pas adaptées à l’exposition de grands formats et on regrette souvent de ne pas pouvoir admirer les toiles avec un peu plus de recul.

Cette rétrospective inédite – consacrée à la peinture du XVIIe siècle dans les églises de la capitale – se déroulait au musée Carnavalet et se partageait en deux axes : l’un chronologique, l’autre thématique. Un plan de Paris daté de 1739 donnait alors à voir la ville répartie en 52 paroisses et le développement de nombreux ordres religieux. La multiplication de cercles rouges, chacun représentant un édifice religieux aujourd’hui disparu, nous laisse l’impression qu’un quart d’entre eux seulement sont parvenus jusqu’à nous.

Henri IV et Marie de Médicis, l’essor : 1585 – 1630

La première salle est consacrée au règne d’Henri IV et à la régence de Marie de Médicis, une période marquée par un renouveau spirituel, une transition artistique, notamment grâce à la fin des guerres de religion qui ont marqué le XVIe siècle. La ville s’étend et de nouveaux ordres religieux se développent, engendrant de nombreuses commandes auprès des plus grands peintres du temps.

Parmi ces commandes, L’adoration des Mages (1585) de Jérôme Francken réalisée selon les principes du Concile de Trente. On demande alors aux artistes de mettre en avant les figures des Saints et de rendre une impression de réalité dans leurs toiles. Ce genre de tableau était commandé par le chapitre de la communauté et offert par les fidèles. Cette toile était destinée à orner le maître-autel de l’église des Cordeliers. Elle était surmontée d’une toile de Philippe de Champaigne dont je serai amenée à reparler par la suite. Cette œuvre est aujourd’hui conservée à Notre-Dame.
Certains petits formats comme la Crucifixion avec la Vierge, St Jean et la Madeleine de Quentin Varin sont quant à eux réservés à la dévotion privée et ornent de petites chapelles privatives chez les particuliers.

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

Georges Lallemant est connu pour ses peintures empreintes de maniérisme tardif. Cette toile se veut un hommage à Sainte Geneviève, patronne protectrice de Paris, à l’occasion de la procession de ses reliques. Nous reconnaissons la Sainte à ses attributs : les clés et le cierge. Regardez ici comme la représentation de Paris à l’arrière-plan est exacte : vous pouvez y apercevoir Notre-Dame puis derrière l’Hôtel de Ville, St Jean de Grèves et la nouvelle façade de St Gervais. On peut aussi y voir la Tour du Temple. La peinture a été en partie réalisée par Philippe de Champaigne qui faisait alors partie de l’atelier de Lallemant.

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

Nicolas Poussin aura des contacts avec Lallemant et Varin. Cette première salle nous donne à voir l’un de ses rares retables avec St Denis qui met en parallèle le St Denis grec et le St Denis de Paris.

Nicolas Poussin, Saint Denis l'Aréopagite couronné par un ange (vers 1620 - 1621)

Nicolas Poussin, Saint Denis l’Aréopagite couronné par un ange (vers 1620 – 1621)

Louis XIII et Anne d’Autriche, l’âge d’or : 1630 – 1650

Sous cette période, la France connait une période politique plus instable notamment à cause de la guerre menée contre l’Espagne à partir des années 1630. Paris voit cependant naître d’importantes institutions : le Couvent des Minimes, le Couvent de la Visitation, la chapelle de la Sorbonne… La peinture religieuse est empreinte de monumentalité lyrique inspirée par les artistes italiens. Vers la fin des années 1630, sous l’égide de Nicolas Poussin, une peinture plus sobre, plus classique va se diffuser sous le nom d’ « atticisme parisien » représentée par des artistes comme La Hyre, Champaigne ou Le Sueur.

On met en place d’imposants maîtres-autels comme celui de l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs (voir une photo de ce maître-autel). Le maître-autel de l’église de la Maison professe des Jésuites, rue Saint-Antoine, aujourd’hui église Saint-Paul-Saint-Louis avait la réputation d’être plus beau encore. Il s’élevait à dix mètres du sol et se composait de quatre niveaux : dans les deux premiers prenaient place les tableaux du Louvre et de Rouen ; le troisième était le fronton sculpté avec la figure de Dieu le Père et le quatrième un grand crucifix qui couronnait le tout. Comme les autres maîtres-autels, cet ensemble remarquable fut détruit à la Révolution.

Certains de ces maîtres-autels étaient équipés de toiles de remplacement lors des offices funéraires par exemple. Les toiles étaient imbriquées et pouvaient pivoter à l’aide d’un mécanisme qui nous reste encore inconnu.

La majorité de ces toiles furent détruites ou vendues à la Révolution. Les ventes révolutionnaires furent couronnées de succès, on sait que l’époux de Mme Vigée Lebrun fit de nombreux achats parmi ces trésors d’église. Plus tard, les églises rachèteront ces tableaux, certains devenant la propriété d’église qui n’était pas la leur à l’origine.

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

De retour de Rome en 1627, Vouet va marquer le règne de Louis XIII et la peinture religieuse à Paris en y intégrant les nouveautés acquises en Italie. Il reprend et développe la formule du retable où se mêlent, avec une grande unité, l’architecture, la peinture et la sculpture. Cette toile est une commande honorée pour l’Eglise Saint-Merri. On y voit clairement les influences italiennes à travers le travail des perspectives et la force de la lumière qui aveugle les anges. Les instructions du Concile ont ici encore été respectées.

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

C’est à cette période que l’on voit la naissance d’un catalogue des artistes et des églises où l’on peut admirer leurs toiles. Ces œuvres sont souvent reprises sur des gravures et certaines, aujourd’hui disparues, ne nous sont parvenues que par ce biais.

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

Il s’agit ici d’une très belle peinture, l’une de mes préférées au sein de cette exposition, d’un goût chatoyant. Les ors sont vibrants et rehaussent la composition. Vous pouvez y voir la richesse des étoffes, les sens des détails (les mains de Joseph sont celles d’un charpentier) ainsi qu’un beau travail sur l’ombre et la lumière.

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

Les artistes veulent ici une représentation proche de la réalité. Cette toile ornait la chapelle St Augustin à Notre-Dame.

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

J’ai mentionné cette toile un peu plus tôt dans cet article, il s’agit de celle qui surmontait L’Adoration des Mages de Jérôme Francken sur le maître-autel de l’église des Cordeliers. Philippe de Champaigne est l’artiste qui fournira le plus de toiles aux églises parisiennes au cours de sa carrière et ce, en dehors de ses liens avec Port Royal.

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

Louis XIV : 1660 – 1680

Si le souverain, très marqué par le souvenir de la Fronde, part rapidement s’installer à Versailles, il continue de développer des programmes de construction grandioses comme celui de l’hôtel royal des Invalides sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Sous Louis XIV, les institutions déjà existantes vont se développer. Une nouvelle génération de peintres se regroupe autour de Charles Le Brun et dont la peinture se révèle à la fois classique et théâtrale.
Le Martyre de St Jean l’Evangéliste est produit au début de la carrière de Le Brun. St Jean est, notamment, le saint patron des peintres. Dans cette toile, Le Brun prouve qu’il connait ses classiques mais fait également preuve d’innovation avec le geste qui part d’un côté et le regard qui monte de l’autre. L’Antiquité est représentée sur le haut du tableau tandis que le bas est plutôt centré sur le quotidien des fidèles avec la présence d’un chien et d’une bassine.

Charles Le Brun, Le Martyre de St Jean l’Evangéliste à la Porte latine

Charles Le Brun, Le Martyre de St Jean l’Evangéliste à la Porte latine

Le retable de Licherie réalisé pour la chapelle aux anges de l’église Saint-Lazare répond à un programme très précis décrit dans un ouvrage de l’évêque de Rodez. Vous pouvez y admirer une hiérarchie des esprits célestes parmi lesquels figurent les Anges, les Archanges, les Principautés, les Vertus, les Puissances, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et, au plus haut, les Séraphins.

Louis Licherie de Beurie, Les neufs choeurs des Anges ou la hiérarchie céleste

Louis Licherie de Beurie, Les neufs choeurs des Anges ou la hiérarchie céleste

Les oratoires privés dans les églises

Parallèlement aux grandes commandes, des œuvres plus petites ornaient les chapelles des églises. Peu d’entre elles sont parvenues jusqu’à nous. Parmi ces rares témoignages figurent cependant quatre petits panneaux en lambris de la chapelle dédiée à la Vierge à l’Eglise Saint-Germain-des-Prés par Jean de Saint Igny : Le Mariage de la Vierge, L’Annonciation, La Visitation et la Présentation au Temple.

Les tapisseries dans les églises

Tentures et tapisseries ont beaucoup soufferts de la Révolution française, beaucoup d’entre elles ont été brulées afin d’en récupérer les fils d’or ou d’argent. Une fois encore, peu d’entre elles sont parvenue jusqu’à nous et nous les connaissons essentiellement par le biais de dessins préparatoires et de modello peints. Parmi celles évoquées dans l’exposition, nous retrouvons la tenture sur la vie du Christ pour l’église Saint-Merri d’après Lerambert, la tenture de l’histoire de saint Gervais et de saint Protais d’après Le Sueur, Champaigne et Bourdon, la tenture de la vie de la Vierge et la tenture de la vie de saint Etienne d’après Laurent de La Hyre.

Charles Poerson, Repos pendant la fuite d'Egypte

Charles Poerson, Repos pendant la fuite d’Egypte

Les Mays de Notre-Dame

A la fin du XVII e siècle, la nef de Notre-Dame était le lieu qu’il fallait visiter si l’on voulait avoir un aperçu complet de la peinture parisienne du siècle. Tous les ans, au mois de mai, la très riche corporation des orfèvres offrait un arbre qui trônait devant le jubbé et dans lequel les fidèles venaient glisser de petites prières brodées. Cet arbre fut ensuite remplacé par un tabernacle toujours orné de broderies. A partir de 1533, ces offrandes devinrent de petits mays, de petits tableaux commandés aux meilleurs artistes de la ville et offerts à la Vierge. A partir de 1630, les mays devinrent de grands tableaux, plus prestigieux.

Anonyme, Vue de l'intérieur de Notre-Dame avec le tabernacle du may, fin du XVIIe siècle

Anonyme, Vue de l’intérieur de Notre-Dame avec le tabernacle du may, fin du XVIIe siècle

Aujourd’hui, il ne reste que 13 mays à Notre-Dame et le seul petit may retrouvé à ce jour est celui de la Vocation de Saint Pierre de Claude Vignon. Il avait été installé dans la cathédrale Notre-Dame en 1624.
L’occasion de voir avec ce tableau anonyme à quoi ressemblait ces mays accrochés aux piliers de l’église et de constater que la nef était à l’époque dépourvue de bancs et que les fidèles restaient debout pendant les offices.

Le Val-de-Grâce

Le Val-de-Grace fut le plus vaste chantier religieux mené sous la régence d’Anne d’Autriche. C’est Philippe de Champaigne et son neveu Jean-Baptiste qui signeront l’essentiel des commandes. L’une des plus belles toiles exécutées sur ce chantier reste Le Sommeil d’Elie qui ornait le réfectoire et son pendant, La Manne dans le désert, tous les deux réalisés vers 1656 et illustrant la nourriture céleste.

Philippe de Champaigne, Le Sommeil d'Elie

Philippe de Champaigne, Le Sommeil d’Elie

Jean-Baptiste de Champaigne, La Manne dans le désert

Jean-Baptiste de Champaigne, La Manne dans le désert

Les Invalides

Le dôme des Invalides est l’édifice religieux le plus important du règne de Louis XIV. A lui seul, le programme peint de ce monument s’est étalé sur plus de trente ans. Parmi les œuvres qui virent le jour sur ce chantier, le modello du Christ bénissant les armes de France présentés par St Louis de Charles de la Fosse reste l’une des plus belles réussites de la fin du siècle. L’artiste aura réussi à obtenir cette commande grâce à son ami Jules Hardouin-Mansart. A l’origine, l’œuvre devait donner une place plus importante aux victoires militaires mais cet aspect fut estompé à cause des déconvenues sur le champ de bataille que connaissait à l’époque Louis XIV.

Charles de la Fosse, Saint Louis déposant son épée aux pieds du Christ

Charles de la Fosse, Saint Louis déposant son épée aux pieds du Christ

La fin du siècle, 1680 – 1715

La fin du règne de Louis XIV est marquée par de nombreux conflits. Le roi, très influencé par Madame de Maintenon, se tourne de plus en plus vers la religion et révoque l’édit de Nantes en 1685. A la mort de Louis XIV, une nouvelle génération d’artistes va instaurer un style plus tourmenté, sensuel et exubérant. Ainsi, L’Extrême-Onction de Jean Jouvenet réalisée pour la chapelle des agonisants de Saint-Germain-L’auxerrois introduit une grande théâtralité en introduisant une Vierge à l’Enfant dans une composition dédiée au dernier des sept sacrements.

Jean Jouvenet, L'extrême onction

Jean Jouvenet, L’extrême onction

J’espère que cet article vous aura permis d’en apprendre plus sur l’art et la peinture religieuse au XVIIe siècle. Sachez qu’en parallèle, le musée Carnavalet a organisé des visites guidées dans quelques églises parisiennes comme Saint-Nicolas-des-Champs ou Saint-Eustache. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’y participer mais j’espère avoir bientôt cette opportunité.

BIBLIOGRAPHIE :

Pour tout ceux qui souhaiterait en apprendre davantage, le catalogue de l’exposition est disponible en cliquant sur l’image ci-dessous :

Et la vidéo de l’exposition afin de pouvoir profiter des tableaux in situ :

 

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