Expositions

Intérieurs romantiques : une délicate exposition d’aquarelles au Musée de la vie Romantique.

Comme vous l’aurez sans doute remarqué, j’ai été peu présente sur le blog ces dernières semaines. Je tenais cependant à vous parler d’une très belle exposition parisienne sur le point de se terminer. Il s’agit d’Intérieurs romantiques, exposition qui présente la donation d’Eugene V. Thaw au musée Cooper-Hewitt, National Design Museum de New York. Quatre-vingt-dix vues d’intérieurs du XIXe siècle européen peuvent y être admirées. Ces « portraits d’intérieurs », qui sont en réalité des feuilles d’aquarelles, deviennent au XIXe siècle un genre pictural à part entière qui va se répandre à travers l’Europe et parfois au-delà, jusqu’à la Russie. Auparavant, ces représentations étaient empreintes d’une vue soit moralisante, soit sociale et les contemporains les trouvaient dans les recueils d’architecture. En cette période romantique, il importe de mettre en avant l’aspect individualiste de ces intérieurs : ils reflètent les âmes de ceux qui les occupent.

Les aquarelles sont, la plupart du temps, vides des personnes qui vivent en ces lieux. Lorsqu’un personnage y apparaît, c’est en tant qu’animation. Cet engouement va voir le jour pour plusieurs raisons :

– Le XIXe siècle veut laisser des traces dans l’histoire à une époque de grands bouleversements qu’ils soient politiques, économiques ou industriels.
– Les grands pays d’Europe prennent conscience de la notion de patrimoine. On se tourne alors vers le passé.

On tient alors à montrer son chez soi en commandant des aquarelles à des dessinateurs ou en les réalisant soi-même car la technique de l’aquarelle est alors très répandue. Les jeunes filles dites de « bonnes familles » la maîtrise. Cela explique pourquoi certaines de ces vues sont anonymes. Certaines sont d’excellente qualité et n’ont rien à envier aux réalisations des grands maîtres du genre.

Ce genre, fort prisé, donnera naissance à des recueils de décorations d’intérieurs regroupant plusieurs de ces feuillets. La Reine Victoria était elle-même une grande amatrice de ces albums. La bourgeoisie s’en inspirait afin d’aménager ses intérieurs dans le même esprit que ceux des classes supérieures.

La Reine Victoria, grande amatrice de ces vues comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, et son mari, le prince Albert, furent accueillis au château d’Eu, résidence d’été de Louis Philippe. Dans Vue de la galerie du Château d’Eu, 1844 d’ Alexandre-Dominique Denuelle, on remarque que la décoration est conforme au faste de l’Ancien Régime. Un aspect visible également dans la disposition traditionnelle de style néoclassique du Salon de l’aile Montpensier au Palais Royal, vers 1831. Une particularité que l’on retrouve dans les pièces d’apparat des gouvernants de l’époque, rois, empereurs et autres tsars.

A. Dominique Denuelle, Vue de la galerie du Château d'Eu (1844) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution. Photo : Matt Flynn

A. Dominique Denuelle, Vue de la galerie du Château d’Eu (1844)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution.
Photo : Matt Flynn

Il est très intéressant de retrouver dans ces différents feuillets les styles très éclectiques qui ont parcouru tout le XIXe siècle : le style Empire (Hilaire Thierry, Un Salon dans le goût Restauration, début des années 1820), le Japonisme (Rudolf von Alt, Le Salon japonais, villa Hügel, Hietzing, Vienne, 1855) où l’on retrouve le décor d’un Japon de fantaisie, à l’Antique (Franz Xaver Nachtmann, Antichambre du roi Louis Ier à la Résidence de Munich, 1836) qui n‘est pas sans rappeler les décors de Pompéi, Gothic Revival (Henry Robert Robertson, Intérieur de Hall Place à Leigh, près de Tonbridge, 1879) en Angleterre avec la redécouverte des grandes demeures élisabéthaine et du style Tudor. Dans cette vue, le salon de chêne est représentatif du style Queen-Ann, le tissu qui recouvre le canapé double rappelle les imprimés de William Morris, le mobilier mêle différents styles.

Henry Robert Robertson (Angleterre 1839-1921), Intérieur de Hall Place à Leigh, près de Tonbridge, Kent (1879). © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Henry Robert Robertson (Angleterre 1839-1921), Intérieur de Hall Place à Leigh, près de Tonbridge, Kent (1879).
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

Certains intérieurs sont même résolument modernes et n’auraient rien à envier à notre « design » actuel, avec notamment le mobilier de style Biedermeier du Cabinet de travail à Saint-Polten, 1837 de Matthäus Kern.

Cet éclectisme se retrouve parfois dans le capharnaüm d’un même intérieur : dans l’ Intérieur moscovite, 1851 de Dominique Hagen, nous retrouvons des colonnes ioniques, un trumeau de cheminée rococo, des meubles capitonnés toi et moi propres au Second Empire.

De nouvelles pièces font leur apparition au sein des intérieurs : la bibliothèque, le Salon de Musique ou le Salon d’Artiste (Karl Wilhelm Streckfuss, Atelier d’artiste à Berlin, 1860), le cabinet de travail, les pièces à thèmes à l’image des expositions universelles (Projet pour un fumoir, vers 1844 de Léon Feuchère et son décor mauresque), la chambre à coucher…

 

Karl Wilhelm Streckfuss (Allemagne, 1817-1896), Atelier d'artiste à Berlin (1860) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Karl Wilhelm Streckfuss (Allemagne, 1817-1896), Atelier d’artiste à Berlin (1860)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

La Bibliothèque de l’appartement du comte Lanckoronski à Vienne, Riemergasse 8, 1881 par Rudolf von Alt est le prolongement de la personne qui l’habite. On ne peut s’empêcher bien sûr de penser à A rebours de Huysmans. La bibliothèque est une pièce nouvelle pour l’époque. Ici, elle montre la richesse et l’érudition de l’individu.

Rudolf von Alt, La Bibliothèque du comte Lanckoronski à Vienne, Riemergasse 8 (1881)

Rudolf von Alt, La Bibliothèque du comte Lanckoronski à Vienne, Riemergasse 8 (1881)

Le Salon de musique devient une pièce à part entière et à usage personnel. Elle est très importante car la musique est omniprésente. Les jeunes filles des familles aisées savent en général jouer d’un instrument, les plus répandus étant la harpe et le piano. Elles donnent de la voix lors des soirées familiales ou entre amis. On y recevait également des musiciens professionnels pour des concerts privés.

 

L. Rossi (actif en Allemagne et en France, vers 1850), La réunion musicale (vers 1850) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

L. Rossi (actif en Allemagne et en France, vers 1850), La réunion musicale (vers 1850)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

Le Salon de musique de Fanny Hensel est une œuvre un peu à part et illustre parfaitement mes propos. La pièce est intime, réservée à la musique et prouve la grande vogue alors de ces pièces réservées à quelques heures pour soi. D’autre part, cette vue a été réalisée après la mort de la jeune femme à la demande de son mari. Il s’agissait pour lui de faire revivre la présence de son épouse, toujours dans l’idée d’un parallèle entre l’intériorité des lieux et des êtres.

Julius Eduard Wilhem Helfft (Allemagne, 1818 - 1894), Le Salon de musique de Fanny Hensel (1849) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Julius Eduard Wilhem Helfft (Allemagne, 1818 – 1894), Le Salon de musique de Fanny Hensel (1849)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

 

Cette mode de la vue d’intérieurs touche toutes les couches de la société. Louise Cochelet, dame de compagnie de la Reine Hortense, représentera ainsi le salon, très sobre, qu’elle occupe sur le lac de Constance, Les étudiants d’Oxford vont faire reproduire leurs lieux de vie (George Pyne, Le Salon de George James Drummond à Oxford, 1853), on retrouve même les Quartiers d’un officier prussien, 1830 sous des traits plutôt naïfs.

Louise Cochelet (France, 1785-1835), Le Salon de l’artiste de l’artiste sur le lac de Constance (1816) © CHNDM, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Louise Cochelet (France, 1785-1835), Le Salon de l’artiste de l’artiste sur le lac de Constance (1816)
© CHNDM, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

 

Les cabinets de travail prennent leur essor. C’est une sorte de bureau à domicile, propre à la gestion des affaires. La ligne séparant espace public et espace privé y est mince. Le visiteur sera sans doute surpris par la simplicité du décor du cabinet de travail de Louis Philippe, la sensation de solitude et de mélancolie qui s’en dégage. Même si l’on est dans un espace privé, ce dépouillement illustre bien la raison pour laquelle on a souvent taxé Louis-Philippe de « roi bourgeois ».

 

James Roberts (Angleterre, vers 1800-1867), Cabinet de travail du roi Louis-Philippe à Neuilly (1845)  © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

James Roberts (Angleterre, vers 1800-1867), Cabinet de travail du roi Louis-Philippe à Neuilly (1845)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

La chambre à coucher deviendra peu à peu un lieu privé mais au XIXe siècle, il était de bon ton de la faire visiter aux personnes que l’on recevait. Le lit était donc très souvent monumental ou très ouvragé, c’était souvent une œuvre d’art à part entière dans laquelle on dépensait des sommes folles. Nous avons par exemple des descriptions de la chambre de Juliette Récamier qui mettait un point d’honneur à faire visiter cette pièce d’exception (voir cet article). Cette sphère deviendra privée à partir du milieu du XIXe siècle.

Le jardin d’hiver est également une pièce très prisée au XIXe siècle. On y entasse des plantes vertes à l’abri des grands froids hivernaux au milieu de statues. On y reçoit ses invités, on y lit. Ce Jardin d’hiver russe est un bel exemple des possibilités offertes par ce type de pièce qu’on transformait à l’occasion en salle de bal. Les fenêtres sont à la française. Au premier plan, les chaises de bal et le châle oublié suggèrent le double emploi des lieux.

 

Attribué à Vasily Semenovic Sadovnikov (Russie, 1800-1879), Jardin d’hiver russe (1835-38) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Attribué à Vasily Semenovic Sadovnikov (Russie, 1800-1879), Jardin d’hiver russe (1835-38)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

Les styles circulent à travers l’Europe et jusqu’en Russie. Nicolas Ier fait ordonner la construction d’un cottage anglais dans le jardin du palais de Peterhof et fait réaliser le cabinet de son épouse dans le goût du Gothic Revival. On le voit dans la verrerie de couleur, le mobilier ajouré, la suspension et la corbeille dans le style de Pugin. Un style opposé à la vue du Palais d’Hiver (Josef Sotira, Le Cabinet de la tsarine Alexandra Feodorovna, Russie, 1835) et à ses dimensions imposantes, typique de l’apparat des grandes demeures des cours européennes.

 

Edouard Petrovitch Hau (Estonie, actif en Russie, 1807-1887) , Petit Cabinet de l’impératrice Alexandra Feodorovna (1830-1835) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Edouard Petrovitch Hau (Estonie, actif en Russie, 1807-1887) , Petit Cabinet de l’impératrice Alexandra Feodorovna (1830-1835)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

L’une des plus belles aquarelles de cette exposition est celle d’Anna Alma-Tadema, fille de sir Lawrence Alma-Tadema, agée de seize ou dix-neuf ans à l’époque et qui, de toute évidence, avait hérité du talent de son père. Une fois encore, nous retrouvons un intérieur très éclectique emprunté au Japon et au XVIIe siècle hollandais, pays de naissance d’Alma-Tadema père. Le lit de repos avec sa fourrure et le lustre de bronze sont des œuvres de l’artiste. Le sol est recouvert d’une natte. Dans la pièce de gauche, un parasol japonais ou une lanterne en papier est suspendu au plafond. Le tout est dans l’esprit du « Culte de la Beauté » propre au mouvement Esthétique de l’époque. Il n’est pas sans rappeler le Leighton House Museum ou la récente exposition du musée d’Orsay.

Anna Alma-Tadema (Angleterre, 1865-1943), La bibliothèque de sir Lawrence Alma-Tadema à Townshend House, Londres (1884) © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution Photo : Matt Flynn

Anna Alma-Tadema (Angleterre, 1865-1943), La bibliothèque de sir Lawrence Alma-Tadema à Townshend House, Londres (1884)
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution
Photo : Matt Flynn

Ce qui frappe aussi dans ces aquarelles, c’est la délicatesse des détails. Celle qui m’a peut-être la plus marquée est une vue du Salon particulier de la reine à Buckingham par James Roberts qui trahit l’intimité de la famille royale anglaise avec les jouets des enfants en arrière-plan et le détail pittoresque d’une extraordinaire volière surmontée d’un aquarium au premier plan à droite.

James Roberts, Salon particulier de la reine au palais de Buckingham (août 1848)

James Roberts, Salon particulier de la reine au palais de Buckingham (août 1848)

L’apparition de la photographie et la Première Guerre mondiale mettront un terme à cette vogue de la vue d’intérieurs. On retrouvera un certain intérêt pour ce genre plus tard au moment des Trente Glorieuses avec la parution de l’ouvrage Histoire des scènes d’intérieures.

De nos jours, le genre est toujours d’actualité, la famille Rothschild ayant commandé en 2007 des vues de l’Hôtel Lambert à Mattéi Popovici. Cet artiste a également réalisé, à la demande de la baronne David de Rothschild, une vue du Salon de George Sand au musée de la Vie romantique. Cette aquarelle a ensuite été offerte au musée en 2009 et peut être aujourd’hui admirée au sein de la collection permanente.

Mattéi Popovici (né en 1962), Le Salon de George Sand, Aquarelle sur papier (2008)  Paris, musée de la Vie romantique © Musée de la Vie Romantique / Roger-Viollet

Mattéi Popovici (né en 1962), Le Salon de George Sand, Aquarelle sur papier (2008)
Paris, musée de la Vie romantique
© Musée de la Vie Romantique / Roger-Viollet

 

Même si les reproductions présentées sur le catalogue d’exposition et sous forme de visuels presse sont de très grande qualité, elles parviennent difficilement à rendre le charme de ces vues . Un passage par le musée afin de les admirer « en vrai », s’impose. Nul doute qu’elles risquent de donner à certains d’entre vous des idées afin de réaménager vos intérieurs à la mode du XIXe siècle.

BIBLIOGRAPHIE :

Je vous recommande tout particulièrement le catalogue de l’exposition. L’iconographie y est complète et soignée et vous offre tout l’éventail des styles du XIXe siècle. Vous pouvez vous le procurer en cliquant sur l’image ci-dessous :

Musée de la Vie romantique
16 rue Chaptal
75009 Paris
Exposition jusqu’au 13 janvier 2013.
Le site Internet de l’exposition Intérieurs romantiques

2 replies »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *