Expositions

L’Impressionnisme et la Mode au musée d’Orsay.

 

Flots de mousseline, rubans, corsages en satin, corsets, jupons, chapeaux… tous les éléments de la traditionnelle garde-robe du XIXe siècle se trouvent actuellement au musée d’Orsay. Et quelle garde-robe !
L’exposition s’ouvre sur des publicités pour des costumes vendus par les Grands Magasins du Louvre, aujourd’hui disparus. 1874 : une date symbolique puisqu’il s’agit de la date qui vit la naissance de l’Impressionnisme. Vous connaissez sans doute déjà la petite histoire qui a fait la grande : les artistes refusés au Salon officiel, l’exposition chez Nadar, le tableau Impression soleil levant qui donna son nom au courant pictural suite à la mauvaise plaisanterie d’un critique…
Si la mode n’est sans doute pas le premier mot qui nous vient à l’esprit lorsqu’on évoque l’Impressionnisme, le sujet intéresse toutes les couches de la population dans la seconde moitié du XIXe siècle, y compris artistes et intellectuels. Les revues de mode, qui fournissent alors aux lectrices les patrons à découper, se retrouvent au détour des tableaux de Cézanne (La conversation ou les deux sœurs / La Promenade) directement reproduits d’après des publicités de l’époque, souvent plus aisées à se procurer qu’un véritable modèle.
Des photos en noir et blanc, format en 8 avec décalage dans le temps de pose signées Disdéri côtoient les robes à crinolines. Ces clichés rappellent que les jeunes femmes de l’époque aimaient à s’échanger leurs portraits en signe d’amitié, un geste simple qui a participé à la diffusion rapide de la mode.

Vue d’ensemble – Robes à tournure. Au mur, les photos de Disdéri.

« Le peintre moderne… est un excellent couturier. »
Joris-Karl Huysmans (1876)

Si les robes à crinolines sont très prisées sous le Second Empire (peut-être certains d’entre vous se souviendront des caricatures moquant l’ampleur extravagante des jupes qui empêchaient les dames de pouvoir passer les portes.) celles-ci sont peu à peu délaissée dès 1866. Il devient plus facile aux femmes de s’habiller une fois débarrassées des « cages » des crinolines, trop volumineuses et incommodes. Ces robes imposantes laissent peu à peu place à la robe à tournure, connue plus familièrement sous le nom de « faux-cul » qui met l’accent sur la cambrure de la taille et l’ampleur de la jupe rejetée à l’arrière.

Robes à crinolines.
© Musée d’Orsay, Sophie Boegly

« Une femme en corset est un mensonge, une fiction, mais pour nous autres cette fiction est mieux que la réalité… »
Eugène Chapus.

La mise en scène, car il s’agit bien de mise en scène dont il s’agit, a été confiée à Robert Carsen et ne manque pas d’originalité : dans l’une des salles d’exposition, les femmes des tableaux grands formats défilent sous les yeux des visiteurs au milieu d’un jeu de miroirs et entourées de chaises Napoléon III au nom des grands artistes de l’époque.

Les tableaux grands formats « défilent » devant les visiteurs
© Musée d’Orsay, Sophie Boegly

Vous l’aurez compris, les Impressionnistes cherchent à capter l’air du temps et tiennent à représenter leurs contemporains dans des activités, des attitudes quotidiennes et familières, ainsi qu’à rendre compte de la manière dont ils sont habillés. Les vêtements sont au cœur des tableaux. Chez James Tissot, on retrouve la même robe sur des modèles différents dans Bord de mer et Juillet.

James Tissot (1836-1906)
Bord de mer (Seaside), 1878
Huile sur tissu, 87.5 x 61 cm
Cleveland, Cleveland Museum of Art, legs de Noah L. Butkin
© The Cleveland Museum of Art

Coton, mousseline, soie : le rendu des vêtements est exceptionnel à l’image de la robe de la femme d’Albert Bartholomé avec le tableau Dans la serre que l’on peut comparer avec l’originale. Même chose avec le Portrait d’Irma Brunner de Manet dont l’utilisation du pastel poudré rend superbement la soie rose du corsage.

Albert Bartholomé (1848-1928)
Dans la serre ou Madame Bartholomé, 1881
Huile sur toile, 235 x 45 cm
Paris, musée d’Orsay, don de la Société des Amis d’Orsay, 1990
© RMN (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Anonyme
Robe de Madame Bartholomé porté dans le tableau d’Albert Bartholomé, 1880
Paris, musée d’Orsay, don de la galerie Charles et André Bailly, 1991
© Musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt

Le costume s’impose alors comme le sujet d’une œuvre à l’exemple du portrait de Madame Gaudibert par Monet qui impose le statut social de cette femme à travers ses vêtements. Perçu dans le mouvement, avec le geste de boutonner son gant avant de sortir, ce portrait sera violemment rejeté par la critique parce qu’on n’en voit pas le visage. La Femme au perroquet de Manet répond à la même logique : ce ne peut être une commande puisque la femme représentée, Victorine Meurent, modèle préféré du peintre, n’en a pas les moyens. Ce n’est donc pas un portrait qui est représenté mais un vêtement.

Claude Monet (1840-1926)
Madame Louis Joachim Gaudibert, 1868
Huile sur toile, 216,5 x 138,5 cm
Paris, musée d’Orsay
© RMN (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Édouard Manet (1832-1883)
Jeune dame en 1866, dite aussi la femme au perroquet, 1866
Huile sur toile, 185,1 x 128,6 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art, don d’Erwin Davis, 1889
© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

Avec l’apparition des grands magasins, les femmes trouvent des robes toutes faites de grande qualité. La mode est à la robe noire et aux vêtements de deuil à partir de 1861. Cette mode du vêtement noir arrive alors tout droit de l’Angleterre lorsque la Reine Victoria perd son mari, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha.

Anonyme
Une robe noire portant la griffe de Mme Roger, 1878
Collection particulière
© Photo Gilles Labrosse

La Parisienne s’impose alors comme l’archétype de la femme élégante (celle de Manet) qui séduit les hommes. Observez La Demoiselle de magasin de Tissot (tableau non présenté sur le blog) : l’homme derrière la vitrine est beaucoup plus admiratif de la jeune femme qui range des cartons que des nouveautés à proprement parler.

Édouard Manet (1832-1883)
La Parisienne, 1875
Huile sur toile, 192 x 125 cm
Stockholm, Nationalmuseum
© Nationalmuseum, Stockholm, Sweden / The Bridgeman Art Library

« La Parisienne croit toujours en elle-même, avec conviction, avec ferveur, sans être jamais ébranlée dans sa croyance par le doute le plus léger. »
Emmeline Raymond, La Mode et la Parisienne (1867)

La demoiselle représentée dans Octobre de Tissot est également un très bel exemple de la femme à la pointe des tendances de l’époque. Même si elle rappelle étrangement La Passante chère à Baudelaire (« La rue assourdissante autour de moi hurlait. / Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, / Une femme passa, d’une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; »), la jeune élégante n’est pas Parisienne mais Anglaise.

James Tissot (1836-1906)
Octobre, 1877
Huile sur toile, 216 x 108,7 cm
Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, Don de Lord Strathcona et de la famille
Photo © Agnew’s, London, UK / The Bridgeman Art Library

« La Parisienne n’est pas à la mode, elle est la mode. »
Jacques Doucet.

Cette robe noire, nous la retrouvons aussi dans Madame Charpentier et ses enfants. En opposition au noir, on remarque les robes identiques, claires et fraîches de la petite fille et du petit garçon. Il était d’usage à l’époque d’habiller les jeunes enfants (garçons et filles) et les jeunes filles non mariées de la même façon (voir également Les Deux sœurs de Berthe Morisot)

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)
Madame Georges Charpentier (née Marguérite-Louise Lemonnier, 1848–1904) et ses enfants,
Georgette-Berthe (1872–1945) and Paul-Émile-Charles (1875–1895), 1878
Huile sur toile, 153.7 x 190.2 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art, Catharine Lorillard Wolfe Collection, Wolfe
Fund, 1907
© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

Aux couleurs parfois chamarrées, aux flots de rubans et de tissus des tenues féminines s’opposent les tenues masculines. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les hommes portaient des tenues aussi extravagantes que celles des femmes. Après la Révolution française, ils prennent ce vêtement de deuil éternel dont parle Baudelaire et doivent limiter leurs choix. D’ailleurs, la salle réservée aux vêtements masculins est minuscule comparée au reste de l’exposition. La redingote est la pièce maîtresse du vestiaire masculin puis le veston fait son apparition. Outre le noir, on retrouve quelques motifs qui sortent un peu de l’ordinaire : lignes, carreaux, fleurettes, pied-de-poule… Le vêtement masculin reste sobre et l’homme emporte avec lui plusieurs cols blancs dont il changera en cours de journée afin de toujours rester impeccable.

Le vêtement masculin

« Le XIXe siècle n’est pas si laid qu’on veut bien le dire. Nos toilettes de femmes sont charmantes, légères et frissonnantes, ondoyant autour du corps, caressant les formes du corsage. Quant au costume masculin, on lui reproche ses nuances sombres et sans éclat; mais, s’il faut le répéter, il n’y a pas de couleurs dans la nature, il y a de la lumière. »
Ernest Chesneau, L’Art et les artistes modernes en France et en Angleterre (1864)

Les hommes sont cependant très élégants, Le Cercle de la rue Royale de Tissot en est un vibrant témoignage mais ils servent surtout de faire-valoir aux jupons colorés des femmes à l’image du Couple de Renoir. D’ailleurs ne reprocha-t-on pas au peintre Jean Béraud d’avoir représenté trop d’hommes dans Une soirée ? Les queues de pie des ces messieurs paraissant trop sobres et trop austères comparés aux somptueuses toilettes des dames aux yeux des contemporains de l’époque.

James Tissot (dit), Jacques Joseph (1836 – 1905)
Le Cercle de la Rue Royale, 1868
Huile sur toile, 2160 x 3300 cm
Paris, musée d’Orsay
© Musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)
Le Couple, 1868
Huile sur toile, 105 x 75 cm
Cologne, Wallraf-Richartz Museum & Fondation Corboud
© Photo Josse/Leemage

Jean Béraud (1848-1917)
Une soirée, 1878
Huile sur toile, 65 x 117 cm
Paris, musée d’Orsay
© Musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt

«Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer.»
Charles Baudelaire, le Peintre de la vie moderne (1863)

Une très belle partie de l’exposition est consacrée à l’avènement des accessoires de contenance : éventails, ombrelles pour se protéger du soleil et se créer des attitudes, cannes, gants qui font la main petite, sacs qui commencent à apparaître pour le voyage… Les visiteurs peuvent admirer une ombrelle recouverte de dentelle chantilly, à manche d’ivoire sculpté. Une superbe pièce que l’on retrouve plus tard dans le tableau Lise à l’ombrelle de Renoir.

Poulain
Ombrelle marquise, vers 1860
Couverture en dentelle de Chantilly noire, doublure en taffetas ivoire dentelé à l’emportepièce,
carcasse en fanon de baleine, mât, embout et poignée en ivoire sculpté, coulant en
métal, cordelière et glands de soie noire et blanche.
Griffe sur le coulant : « POULAIN / BOULEVARD DE LA MADELEINE, 3 / PARIS »
Paris, Galliera – musée de la Mode de la Ville de Paris
© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet

Parmi ces accessoires, le musée a mis l’accent sur les indispensables chapeaux. Les tenues vestimentaires évoluant en fonction des lieux (intérieur, extérieur), des évènements (réceptions, sorties au théâtre, dans les salons) ou des différents moments de la journée (matinée, après-midi, soirée)… les chapeaux suivent le même principe. A la campagne, les dames se coifferont de chapeaux de paille ou de capotes et les chapeaux de théâtre seront minuscules afin de ne pas gêner la vue des autres spectateurs.

Les chapeaux et autres accessoires
© Musée d’Orsay, Sophie Boegly

Capote, vers 1860
Paille naturelle, rubans de taffetas de soie vert, dentelle mécanique et dentelle de Chantilly
noires, papier vert.
Paris, Galliera – musée de la Mode de la Ville de Paris
© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet

Avec Rolla d’Henri Gervex, nous entrons de plain-pied dans un tout autre monde : celui des grandes courtisanes de l’époque. Bien sûr, on pense à Nana à cause du tableau éponyme de Manet avec son hypercambrure et son corset étroit.

Édouard Manet (1832-1883)
Nana, 1877
Huile sur toile, 150 x 116 cm
Hambourg, Hamburger Kunsthalle
© BPK, Berlin, Dist. RMN-GP / Elke Walford

Mais Rolla évoque aussi Valtesse de la Bigne dont on pense qu’elle a pu servir de modèle. Gervex s’inspire d’un long poème d’Afred de Musset (1810-1857), paru en 1833. Le texte retrace le destin d’un jeune bourgeois, Jacques Rolla, sombrant dans une vie d’oisiveté et de débauche. Il rencontre Marie, adolescente qui se prostitue pour fuir la misère. On voit ici Rolla, ruiné, se tenant à coté de la fenêtre, les yeux tournés vers la jeune fille endormie. Il va bientôt mettre fin à ses jour en avalant du poison.
La scène est jugée indécente, à cause des vêtements jetés à terre : jupon, jarretière, corset dégrafé à la hâte, surmontés par un chapeau haut-de-forme. C’est Degas qui aurait conseillé à Gervex de mettre « un corset par terre » pour que l’on comprenne que cette femme « n’est pas un modèle ». En effet, cette disposition, la nature des vêtements, dessinent clairement le consentement de Marie et son statut de prostituée. Et les vêtements en question d’être exposés juste au-dessous du tableau.

Henri Gervex, Rolla (1878)

« Le corset de satin, c’est peut-être le nu de notre époque… »
Manet, L’Evènement (1881)

« Le rayon des soieries était comme une grande chambre d’amour, drapée de blanc par un caprice d’amoureuse à la nudité de neige, voulant lutter de blancheur. Toutes les pâleurs laiteuses d’un corps adoré se retrouvaient là, depuis le velours des reins, jusqu’à la soie fine des cuisses et au satin luisant de la gorge. »
Emile Zola, Au bonheur des Dames (1883)

La dernière salle de l’exposition se distingue encore par sa mise en scène : les parties de campagne de Maupassant et le plein air sont suggérés par un faux gazon et des gazouillis d’oiseaux.

La section plein air.
© Musée d’Orsay_Sophie Boegly

Plusieurs robes remarquables y sont exposées dont un ensemble de promenade d’été porté sur une crinoline dite plongeante et présenté avec un boléro que l’on retrouve dans le tableau Femmes au jardin de Monet.

Ensemble d’été (boléro, jupe, ceinture), 1867
Toile de lin beige, soutaches et galon noirs
Paris, Galliera – musée de la Mode de la Ville de Paris
© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet

Claude Monet (1840-1926)
Femmes au jardin, 1866
Huile sur toile, 255 x 205 cm
Paris, musée d’Orsay
© RMN (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Une fois encore, la part belle est donnée aux vêtements féminins… à une exception près cependant avec Rue de Paris, temps de pluie de Gustave Caillebotte. Le rendu de la pluie frappant les pavés de Paris et le mouvement suggéré par cette œuvre fait notamment penser à la photographie (le frère de Gustave, Martial était photographe) ou au cinéma. Mais c’est surtout la figure masculine, très élégante, dans un Paris haussmannien, qui attire l’œil. Rare sujet central masculin d’une composition de l’époque.

Gustave Caillebotte (1848-1870)
Rue de Paris, jour de pluie, 1877
Huile sur toile, 212,2 x 276,2 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago, Charles H. and Mary F. S. Worcester Collection, 1964.336
The Art Institute of Chicago. Photography © The Art Institute of Chicago.

L’Impressionnisme et la Mode est donc une très belle exposition qu’il faut voir si l’on s’intéresse à l’Histoire du costume et au XIXe siècle. Une réserve toutefois : les habitués d’Orsay pourraient regretter l’absence d’une approche sociologique ou d’une étude plus poussée sur la symbolique sociale entre Impressionnisme et mode. Cet aspect pourrait amener certains visiteurs à juger un peu rapidement cette exposition comme une frivolité.

Je tiens à remercier l’équipe d’Urban Pulse qui m’a aimablement invitée pour une visite guidée de cette exposition suivie d’un dîner au restaurant Le Maroc. Si le concept vous intéresse, sachez que ces virées sont mensuelles et se déroulent à chaque fois dans une exposition et dans un restaurant différents.
Pour en savoir plus sur Urban Pulse et télécharger gratuitement l’application, vous pouvez consulter ce lien. Pour découvrir un compte-rendu et des photos de cette soirée, c’est ici.

BIBLIOGRAPHIE :

 

3 replies »

  1. Bonjour, une petite remarque sur le portrait de Mme Charpentier : le plus jeune des enfants est en fait un petit garçon nommé Paul (portant selon la mode de l’époque pour les très jeunes enfants les cheveux longs et une robe).

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