Anecdotes & Peinture

Judith et Holopherne : des Saintes Ecritures à l’iconographie

 

N’avez-vous jamais remarqué qu’il existe très peu de musées qui n’ont pas au sein de leurs collections au moins une toile représentant Judith ou Salomé ? C’est le motif que je retrouve systématiquement d’un musée à l’autre, d’un peintre à l’autre, y compris dans les petits musées de province. Si je reviendrai une prochaine fois sur le personnage de Salomé, je vais vous parler ici plus particulièrement de Judith.

Le Livre de Judith, extrait de la Bible, raconte que Nabuchodonosor envoie l’un de ses meilleurs généraux, Holopherne à la conquête d’Israël. L’armée assyrienne dévaste tout sur son passage et fait le siège d’une ville nommée Bethulie. Très rapidement, les habitants désespèrent mais Judith, une jeune et belle veuve, leur reproche leur manque de foi et leur propose un plan. Elle décide de se rendre accompagnée de sa servante au camp d’Holopherne et de lui faire croire qu’elle lui apporte de précieuses informations sur les Juifs. Charmé par sa beauté, celui-ci accepte de l’écouter et l’invite à un festin, puis à le suivre dans sa tente où il se couche ivre mort.

« Elle s’avança alors vers la traverse du lit proche de la tête d’Holopherne, en détacha son cimeterre, puis s’approchant de la couche elle saisit la chevelure de l’homme et dit : Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d’Israël. Par deux fois elle le frappa au cou, de toute sa force, et détacha sa tête. Elle fit ensuite rouler le corps loin du lit et enleva la draperie des colonnes. Peu après elle sortit et donna la tête d’Holopherne à sa servante, qui la mit dans la besace à vivres, et toutes deux sortirent du camp comme elles avaient coutume de le faire pour aller prier. Une fois le camp traversé elles contournèrent le ravin, gravirent la pente de Béthulie et parvinrent aux portes. »

Le Caravage, Judith décapitant Holophernes, (vers 1598)

Giuseppe Cesari, Judith avec la tête d’Holopherne (1605-10)

Pendant la Renaissance italienne, Judith va sans cesse être invoquée dans les arts pour conjurer une double menace : celle des Turcs à l’extérieur et celle du tyran à l’intérieur. Ainsi, dès la fin du XVe siècle, le tombeau du doge Andrea Vendremin, réalisé par Tullio Lombardo, est orné d’une Judith triomphante tenant la tête d’Holopherne.

Toujours au XVe siècle, la sculpture Judith et Holopherne de Donatello, où l’on voit l’héroïne, l’épée levée, prête à trancher la tête, est considérée comme une allégorie de la liberté défendant Florence. Les Médicis s’approprièrent la figure de Judith à leur tour en 1466 en ajoutant une inscription sur le socle de la statue de Donatello afin de célébrer une victoire de Pierre de Médicis. D’ailleurs, la statue trôna un temps devant le Palazzo Vecchio, cœur de la cité, avant d’être remplacée par celle de David.

Donatello, Judith et Holopherne (1455-60)

Ce choix donna lieu à contestation. Ainsi que le signale un notable de l’époque :

« la Judith est un symbole morbide, qui ne nous convient pas […], et il ne sied pas davantage de voir une femme tuer un homme. »

A la suite de cette polémique, la Judith fut remplacée, curieusement, par des statues d’hommes dominant des femmes : le Persée de Cellini ou l’Enlèvement des Sabines de Giambologna, dont la violence, pourtant non feinte, n’a jamais suscité la moindre remise en question.

Benvenuto Cellini, Persée tenant la tête de Méduse (1554)

Le thème de Judith va littéralement hanter les peintres des XVIe et XVIIe siècles :

Valentin de Boulogne, Judith et Holopherne (vers 1626)

Trophime Bigot, Judith et Holopherne (1640)

Elisabetta Sirani, Judith avec la tête d’Holopherne (1658)

Dans certains cas, le mythe de Judith quitte la sphère publique et fait écho à l’intime. C’est le cas pour Artemisia Gentileschi qui a représenté de nombreuses fois le motif de Judith. Or, selon, certains critiques, cet intérêt pour le mythe provient directement de son histoire personnelle : Artemisia accusa en effet Agostino Tassi, un ami de son père de l’avoir violée. On peut donc avancer l’hypothèse que ses différents tableaux constituent autant de rappels de l’évènement où Artemisia se serait elle-même représentée en Judith et aurait attribué à son bourreau les traits d’Holopherne.

Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne (1612)

Tandis que les peintres du XVIIIe siècle avaient un peu oublié le motif, ceux du XIXe le redécouvrent. Dominatrice, martyr d’hommes jusqu’au XIXe siècle, l’image de Judith change au moment de la fin-de-siècle.
Les tableaux anciens bénéficient d’une redécouverte. Ou plutôt, quelques écrivains reconnaissent dans les images du mythe quelque chose d’eux-mêmes.

Privée de son aspect religieux, Judith devient peu à peu un des archétypes de la séductrice, de la femme fatale. Elle est une sainte qui se pervertit, celle qui séduit, qui cède aux avances de l’ennemi pour mieux le duper. Ainsi, la Judith d’Allori va inspirer Tourgueniev qui va créer une héroïne à son image dans Les Eaux printanières. Gérard Gavarry se réfère également à Judith pour l’écriture de l’une de ses oeuvres :

« L’une des Judith de Cristofano Allori, un tableau dont l’image sans cesse rencontrée en cette fin de décembre garnira mon bureau […] tout au long des six années que me prendra l’écriture de Hop là ! un deux trois. Rien ici d’une boucherie [ …] mais davantage que l’édulcoration / sublimation de la scène, me frappe l’aspect ambigu, pour ne pas dire pervers de l’Héroïne. »

Cristofano Allori, Judith avec la tête d’Holopherne (1613)

D’autres peintres inspirent d’autres écrivains. C’est le cas, par exemple, du Dominiquin, cher à Stendhal, qui se réfère à sa Judith à l’incipit de la Vie de Henry Brulard :

« Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus de mont Albano, une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement Frascati et Castel-Gandolfo qui sont à quatre lieues d’ici, la villa Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. »

Et puisque nous évoquons Stendhal, n’est-ce pas non plus une implicite référence à Judith que l’on retrouve dans la scène fameuse du Rouge et le Noir lorsque Mathilde accompagne le corps de son amant jusqu’à son tombeau, portant sur ses genoux la tête de l’homme aimé ? De prime abord, peu de points communs entre les deux personnages dont les images sont inversées : haine pour Judith / amour pour Mathilde. Mais une telle opposition ne tient plus au XIXe siècle, à un moment où le mythe se retourne contre lui-même. Par cette adoration pour l’homme à la tête coupée, Mathilde prend place aux côtés de Judith, de Salomé qui à la fois entraînent dans la mort et vénèrent celui qu’elles ont condamné.

Victor Segoffin, Judith et la tête d’Holopherne (4e quart du XIXe siècle)

Certains peintres anciens, comme Allori ou le Dominiquin, avaient de longue date anticipé le glissement qu’opère la littérature du XIXe siècle. A ce titre, la Judith et Holopherne d’Horace Vernet (1829) va choquer plus d’un commentateur. Ainsi, quand le tableau est exposé au Salon de 1831, plusieurs journaux réagissent. Pour Le Constitutionnel, « la Judith de Vernet n’est absolument pas biblique », tandis que Le Journal des débats reproche au peintre d’avoir réduit le sujet « à des dimensions trop mondaines, et même romanesques. […] »

Horace Vernet, Judith et Holopherne (1829)

Horace Vernet, Judith et Holopherne (1829)

« Judith est sur le point de tuer Holopherne. Une svelte jeune femme épanouie vient de se lever de sa couche. Un vêtement violet, noué autour des hanches, lui descend jusqu’aux pieds ; elle a le buste couvert d’un vêtement de dessous jaune pâle dont, de la main gauche, elle relève la manche qui glisse sur l’épaule droite, avec un geste de bouchère, dirait-on, non dénué d’une sorte d’élégance magique, toutefois, car, de l’autre main, elle a déjà dégainé le cimeterre destiné à Holopherne endormi. Elle se tient là, charmante, émergeant à peine de la virginité, d’une pureté totale face à Dieu et néanmoins souillée par le monde, telles une hostie profanée. Son visage, d’une merveilleuse élégance […], est cerné de boucles noires qui ne retombent pas mais, comme autant d’orvets, se dressent avec une grâce redoutable ; il est en partie dans l’ombre, et une sauvagerie suave […], une fureur sentimentale instillent les traits nobles de sa beauté fatale. Dans ses yeux, notamment, brillent une cruauté candide et sa soif de vengeance ; car il lui faut également venger son corps violé par l’odieux païen. En fait, ce dernier n’est guère séduisant ; il semble être, au fond, le type du bon enfant. Repu, il dort sur un lit de roses ; peut-être ronfle-t-il […] : les lèvres sont entrouvertes comme s’il embrassait encore ; il y a un instant, il reposait dans les bras du bonheur, et peut-être le bonheur reposait-il même dans ses bras ; ivre de bonheur et certainement de vin aussi. »

Judith s’est abandonnée et a failli. Friedrich Hebbel se reconnait dans le tableau d’Horace Vernet. Jouée en 1840, sa Judith et Holopherne représente un tournant essentiel dans l’histoire du mythe et dans la lecture que vont en faire les XIXe et XX siècles.

Jean-Baptiste Gardel, Judith et Holopherne (1846)

Jean-Joseph Benjamin Constant, Judith (1875-80)

Typique du Décadentisme et de la période fin-de-siècle, les représentations de Judith vont alors se mêler à celles de Salomé. Elle devient une prédatrice sensuelle, menaçante pour les hommes. Si on fait souvent la différence entre les deux personnages grâce aux objets qui leur sont attribué (l’épée de Judith / le plateau de Salomé), il arrive parfois que des peintres brouillent la frontière entre les deux femmes : voyez comme chez Henner Judith est proche d’Herodiade et comme elle semble tenir, sous son bras, le plateau habituellement réservé à Salomé dans la peinture.

Jean-Jacques Henner, Judith

Jean-Jacques Henner, Herodiade (vers 1887)

Gustav Klimt, Judith I (1902)

BIBLIOGRAPHIE :

 

1 reply »

  1. Bonjour,
    Après la possible découverte d’un tableau de Caravage sur le theme de Judith et Holopherne, j’ai fait une recherche et j’ai trouvé votre site.
    Autant dire que j’en ai appris plus que je n’y étais venu chercher. Bravo!
    Fabien

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