Littérature

La Vallée-aux-Loups : le refuge de Chateaubriand

 

« Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte j’achetais près du hameau d’Aulnay dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier cachée parmi les collines couvertes de bois. (…) Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances. »
C’est en 1807, à son retour d’Orient, que Chateaubriand fait l’acquisition de la Vallée-aux-Loups. Ce projet n’est pas nouveau car l’écrivain a toujours désirer se retirer à la campagne et c’est au hasard d’une promenade en carrosse qu’il a découvert « la petite maison dans la vallée ». Lorsque Chateaubriand arrive en ces lieux, ils sont bien différents de ce que nous connaissons aujourd’hui, il s’agit d’une petite propriété agricole agrémentée d’un bois, de communs, d’un potager et de serres. Il va l’acquérir pour 24 000 francs grâce à ses droits d’auteur sur Atala et y restera jusqu’en 1818.
La façade présente éléments architecturaux de style classique et de style médiéval. Dès son installation, Chateaubriand organise des aménagements : les cariatides du fronton rappellent son voyage en Grèce, l’escalier à double branche provient d’un bateau (l’écrivain était originaire de Saint-Malo) ; sa demeure acquiert ainsi de multiples significations qui vont au-delà du simple aspect décoratif. Le parc portera également les marques de ses voyages.

La maison de la Vallée-aux-Loups

Les cariatides évoquent le voyage en Grèce de Chateaubriand

La visite des lieux permet de découvrir la salle à manger. Chateaubriand y invitait ses amis à déjeuner tous les ans à l’occasion de la Saint François. Entre eux, ils se donnaient des surnoms d’animaux : le Cerf pour Joubert, le Loup pour sa femme, Chateaubriand était le Chat et sa femme, Céleste, la Chatte.
Chateaubriand était un homme de son époque tout en regrettant les temps féodaux, il a souvent été décrit comme un être à la fois charmant et sombre, en bon héros romantique, aimant à être sollicité dans sa retraite. Le personnage était double : léger, profond, inquiet et égocentrique. Sainte-Beuve raconte à ce propos une célèbre anecdote : «Vous ne savez pas? disait-on un jour, M. de Chateaubriand veut décidément se retirer du monde ; il va vivre en solitaire dans un ermitage.» «Oui, répondit quelqu’un… M. de Chateaubriand veut une cellule, mais c’est une cellule sur un théâtre».

Le salon de compagnie de la maison de Chateaubriand
© CG92/Willy Labre

Chateaubriand est né au XVIIIe siècle en 1768 à Saint-Malo lors d’une nuit de tempête qui « berça son premier sommeil » comme il se plait à le rappeler. Il connait une enfance solitaire, une éducation sévère et lit beaucoup. Il évolue dans un environnement austère mais formateur : « C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j’ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j’ai trainé toute ma vie »
Il grandit dans un château médiéval auprès d’un père âgé qui rêve de réassoir sa famille dans la gloire passée de son histoire, famille dont les armoiries ont pour devise « mon sang teint la bannière de France ».
Seul dans sa chambre isolée dans une des ailes du château, le petit François-René a peur du vent, des bruits mais « au lieu de chercher à me convaincre qu’il n’y avait point de revenants, on me força à les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : « Monsieur le chevalier aurait-il peur ? » il m’eût fait coucher avec un mort. »

Son adolescence est un éveil aux passions amoureuses et à l’écriture : « Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village ; on courut à l’une des fenêtres de la grand’salle pour regarder. J’y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.
Dès ce moment, j’entrevis que d’aimer et d’être aimé d’une manière qui m’était inconnue, devait être la félicité suprême. »
Ce jeune solitaire va être nourri par ce rêve qu’il va poursuivre toute sa vie à travers ses livres et ses amours.
Le jeune homme se promène souvent avec sa sœur Lucille dans la nature environnante de Combourg. Lors de l’une de ces promenades, Lucille lui dit : « Tu devrais peindre tout cela » : « Ce mot me révéla la muse, un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c’eût été ma langue naturelle (…) »
Au grand dam de ses parents, Chateaubriand ne sera ni officier de marine, ni prêtre mais écrivain.

Anne-Louis Girodet – Portrait de Chateaubriand (1809)
Ce portrait a longtemps orné le salon de Juliette Récamier à l’Abbaye aux Bois

Chateaubriand installa sa bibliothèque dans la Tour Velléda qui s’élève dans le parc. Il y a écrit Les Martyrs, les Aventures du dernier Abencerage, l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, Moïse, et y a entrepris les Mémoires de sa vie.

Vue extérieure de la Tour Velléda

Vue intérieure de la Tour Velléda

Il a vingt-trois ans lorsqu’il embarque pour l’Amérique, voyage qui va durablement influencer son œuvre. Par la suite, il découvre l’Orient, la Grèce, la Turquie, la Terre Sainte… A Londres, il écrit son premier livre : l’Essai sur les révolutions qui n’obtient qu’un faible écho. C’est à son retour en France en 1800 qu’il connait le succès : Atala le révèle, le Génie du Christianisme le consacre à travers l’Europe.
Chateaubriand est à la fois acteur et metteur en scène de sa propre vie : René et surtout les Mémoires d’outre-tombe en sont les parfaites illustrations. Ces mémoires à la fois héritières de la tradition littéraire et dans la rupture achèvent de l’inscrire comme le père du Romantisme français.

Ecrivain de talent, Chateaubriand est également un éminent botaniste et le parc de la Vallée aux Loups en est la parfaite illustration. Ce parc est l’une de ses œuvres : « Les arbres que j’y ai planté prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protègeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. » L’écrivain expérimente en plantant les arbres vus au cours de ses différents voyages : cyprès chauve de Louisiane, marronnier, cèdre du Liban…
Joséphine de Beauharnais, autre passionnée de botanique, viendra lui rendre visite à la Vallée-aux-Loups et lui offrira un magnolia pourpre qu’il plantera à proximité de la maison. En retour, il lui offrait des plantes qu’elle mettait en culture dans sa propre propriété.
Dans ses Mémoires, il raconte qu’il détachait les chenilles des feuilles des arbustes, qu’il venait chaque jour voir s’ils poussaient bien, les arrosaient lui-même… actes qui démontrent un attachement particulier et profond à leur encontre. En outre, ceux-ci devaient être mis en valeur les uns par rapport aux autres ou mis en perspective.

Le parc de la Vallée-aux-Loups

Le cyprès chauve de Louisiane planté par Chateaubriand, souvenir de son voyage en Amérique

Le cèdre du Liban planté par Chateaubriand

Au cours de sa vie, Chateaubriand a également tenté de marquer la politique. S’engager était pour lui une évidence. C’est un enfant de son siècle et il le dit lui-même : « Je suis républicain par goût, monarchiste par raison et bourbonien par honneur ».
La Révolution Française est le premier évènement qui marque sa vie politique. Il participe aux Etats de Bretagne mais n’accepte pas les accès de violence. Il s’enfuit alors en Amérique. A son retour, il s’engage dans l’Armée des Princes pour soutenir le retour de la monarchie. Blessé au siège de Thionville, il s’exile à Londres et ne revient qu’en 1800 dans une France stable et apaisée, dirigée par Bonaparte. Une admiration mutuelle entre les deux hommes nait au moment de la parution du Génie du Christianisme. Cette publication arrive à point pour Bonaparte qui restaure alors le clergé dans ses prérogatives grâce à la signature du Concordat.
Napoléon propose à Chateaubriand un poste diplomatique en devenant le secrétaire du Cardinal Fesch à Rome. Très rapidement l’écrivain s’y laisse griser, en fait trop et doit revenir à Paris. Napoléon lui offre ensuite la République du Valais (Suisse) mais Chateaubriand démissionne lorsqu’il apprend l’exécution du duc d’Enghien. Il passe dans l’opposition à l’Empire. En 1811, Napoléon l’encourage cependant à se présenter à l’Institut, future Académie française.
Le 30 mars 1814, Napoléon abdique. Ce même jour voit également la parution de De Buonaparte et des Bourbons, virulent pamphlet qui insiste sur l’origine italienne de Napoléon en falsifiant sa date de naissance. Ce texte lance la véritable carrière politique chère à Chateaubriand.
Louis XVIII monte sur le trône en 1814 et ouvre ainsi la période de la Restauration. Malgré des postes d’ambassadeur et un poste de ministre des affaires étrangères sous Louis XVIII et Charles X, Chateaubriand considèrera ne jamais avoir été remercié à sa juste valeur et achèvera une carrière politique tout juste amorcée.
Il n’acceptera jamais l’avènement de Louis Philippe par fidélité aux Bourbons. Il démissionne alors avec fracas de la Chambre des Pairs, il renonce à toutes les pensions de la cour et se retrouve, selon ses propres termes, « nu comme un petit Saint Jean ». Lorsque la Restauration tombe, il est obligé de reconnaitre que toutes ses espérances politiques sont à présent anéanties.

Le bureau de Chateaubriand
© CG92/Olivier Ravoire

Chateaubriand se marie en 1792 avec Célestre de La Vigne-Buisson. Ses sœurs ont tenu à le persuader d’épouser une de leurs amies alors qu’il n’avait pas du tout vocation au mariage, ainsi, « pour éviter d’être tourmenté pendant une heure, je me suis engagé pour toute ma vie. »
Le couple fait chambre à part et Chateaubriand tient son épouse éloignée de ses activités autant que possible. Elle ne l’accompagne pas lors de son ambassade à Londres ou à Berlin. Grand amateur de conquêtes, François-René recevait des « amies » à la tour Velléda au point que son épouse y aurait installé une petite chapelle afin de l’en dissuader. Mais le grand écrivain n’appréciait pas d’être dominé, les femmes qu’il a préférées sont celles qui ne lui demandaient rien : Madame de Custine, Nathalie de Noailles en devenant trop exigeantes sont rapidement sorties de sa vie.

La chambre de Chateaubriand
© CG92/Olivier Ravoire

Mais le grand amour de Chateaubriand, en dehors de l’écriture, c’est Juliette Récamier. Et l’amour entre ces deux êtres va perdurer malgré tous les obstacles.
En 1817, la fille de Madame de Staël reçoit à dîner Monsieur de Chateaubriand et la plus belle femme de France, Juliette Récamier. Ils sont assis l’un à côté de l’autre mais le charme ne semble guère opérer entre les deux personnalités. Puis Juliette fait tomber sa serviette. Chateaubriand se penche pour la ramasser et en se relevant, leurs yeux se rencontrent : c’est un coup de foudre qui ne durera pas moins de trente ans.

François-René et Juliette étaient célèbres en leur temps. Réfléchir son image de plus grand écrivain de son époque dans celui de la « Belle des Belles » a dû beaucoup flatter Chateaubriand. Très vite, la jeune femme transforme son Salon en chapelle où tous sont invités à adorer le grand écrivain qui vient y lire des fragments des Mémoires d’outre-tombe. A partir de 1832, c’est à Juliette que Chateaubriand lit tout ce qu’il écrit et c’est elle qui réalisera l’édition plus ou moins définitive des Mémoires.
Céleste se méfiait beaucoup des « madames » de son mari mais vivra en bonne entente avec Juliette. Elle lui dira même parfois avec humour : « Grâce à Dieu, je vous ai, je vais pouvoir avoir par vous quelques nouvelles de mon mari. »

Si Juliette est resté auprès de Chateaubriand, c’est parce qu’elle a toujours su le flatter, le distraire par son charme et son intelligence.
Chateaubriand raconte une scène très émouvante sur la plage du Lido lors d’un voyage à Venise : « Que fais-je maintenant au steppe de l’Adriatique ? Des folies de l’âge voisin du berceau : j’ai écrit un nom tout près du réseau d’écume, où la dernière onde vient mourir ; les lames successives ont attaqué lentement le nom consolateur ; ce n’est qu’au seizième déroulement qu’elles l’ont emporté lettre à lettre et comme à regret : je sentais qu’elles effaçaient ma vie. » et, autre preuve de son amour, s’il en faut : « En approchant de ma fin, il me semble que tout ce que j’ai aimé, je l’ai aimé dans Madame Récamier et qu’elle était la source cachée de mes affections. »

Le Salon bleu avec la méridienne sur laquelle Juliette Récamier posa pour David
© CG92/Willy Labre

Elle l’accompagnera jusqu’à la fin. Rue du Bac, Chateaubriand vit ses dernières heures, Juliette est aveugle. Un prêtre lit la prière des agonisants puis s’interrompt, Juliette comprend que son cher amour n’est plus. A tâtons, elle se saisit d’une paire de ciseaux et coupe une mèche de cheveux qu’elle gardera jusqu’à sa mort un an plus tard.
Mort en 1848 à quatre-vingts ans, le dernier refuge de Chateaubriand fait face à la mer. Il y est enterré seul loin de sa femme, loin de Juliette, loin de sa chère Vallée-aux-Loups, ce cadre idyllique et propice à ses rêveries qu’il chérira jusqu’à son dernier souffle : « (…) Ma vallée-aux-Loups fut vendue comme on vend les meubles des pauvres (…) La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette ; il est écrit que rien ne me restera. »

La Vallée-aux-Loups

BIOGRAPHIE :

 

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