Monuments

Le Diable bâtisseur : l’exemple du pont Valentré

 

Le pont Valentré est le monument le plus connu de Cahors et le plus emblématique des ponts médiévaux de France notamment parce qu’il est un exemple particulièrement bien conservé d’architecture militaire.
En avril 1306, les consuls de Cahors décident la construction d’un troisième pont sur le Lot après le pont Neuf et le pont Vieux. La première pierre est posée le 17 juin 1308 par Géraud de Sabanac, premier consul.

La ville de Cahors et ses trois ponts défensifs

L’ouvrage mesure 172 m de long et son tablier fait 6 m de large. Son système défensif repose sur la succession de trois tours et deux châtelets. La défense se fait depuis l’ouest vers la ville ; les défenseurs se replient au fur et à mesure de l’attaque sur la position suivante.

Vue générale du pont Valentré

Nous savons que le châtelet ouest, dont il ne subsiste que les arrachements, contenait une chapelle destinée à la Sainte Vierge. Le second châtelet, du côté de la ville, protégeait l’entrée au pont. La défense était renforcée par trois tours rehaussées par des vantaux et des herses permettant de barrer le passage.

L’entrée du pont du côté de la ville

L’entrée du pont avec le châtelet au premier plan

La tour centrale et la face orientale de la tour ouest étaient plus faibles pour ne pas servir de points d’appui aux assaillants. Les travaux furent achevés en 1378 et durèrent soixante-douze ans. Cependant, le pont ne fut jamais attaqué ni par les anglais pendant la Guerre de Cent ans, ni par Henri IV qui assiégea Cahors en 1586 ce qui explique pourquoi il est parvenu jusqu’à nous.

Vue générale du pont Valentré

La tour ouest du pont, première étape de la défense

La tour ouest du pont

La tour centrale dite « Tour du Diable »

En 1879, Paul Gout, élève de Viollet-le-Duc, organise une mise en sécurité générale du pont. Il dissimule alors les canalisations de la station de pompage de Cabazat qui fournit de l’eau potable à la ville dans des caniveaux en ciment, arme le pont de plusieurs merlons et archères, reconstruit les mâchicoulis en mauvais état.

Le pont Valentré avant les travaux de restauration

Merlons issus des travaux au XIXe siècle

La construction du pont fut une entreprise tellement longue et difficile qu’on supposa qu’elle n’avait pu arriver à son terme qu’avec l’aide du Diable. Le maître d’œuvre, exaspéré par la lenteur des travaux, aurait signé un pacte avec le Démon et lui aurait proposé son âme en échange de la construction. A la fin des travaux, l’architecte, ne souhaitant pas honorer le marché, aurait demandé au Diable d’aller chercher de l’eau pour ses ouvriers à l’aide d’un tamis. Vaincu, le Diable se serait vengé en faisant tomber chaque nuit la dernière pierre de la tour centrale remise en place par les maçons la veille, afin que les travaux ne soient jamais terminés. Paul Gout, en clin d’œil à la légende, a fait sculpter par Cyprien-Antoine Calmon, une pierre représentant le Diable tentant d’arracher la pierre. Il faut croire que le Diable se lassa ou se laissa leurrer une fois encore car la pierre ne tomba plus depuis ce jour.

La Tour du Diable

Le Diable du pont Valentré

Le pont de Cahors est inscrit au titre des monuments historiques dès 1840 et au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998.

Mais le pont Valentré n’est pas le seul pont au Diable qui existe en France. J’en connais un autre dans le petit village de Chalencon en Haute-Loire. La légende qui l’entoure est similaire. Ainsi les habitants de Chalencon étaient fatigués de reconstruire le pont que les crues détruisaient. Le seigneur du village fut un jour accosté par le Diable en personne qui lui proposa de construire le pont en une nuit à condition de lui donner en retour l’âme de la première personne qui l’emprunterait. Le seigneur décida de se sacrifier. Le lendemain, le pont se dressait magnifique et solide. Mais le chien du seigneur qui gambadait autour de son maître, s’engagea en premier. Le Diable dut se contenter de l’âme de l’animal et, furieux, fit tomber une grosse pierre du parapet en disparaissant. Dès lors, à chaque fois que cette pierre était remise à sa place, on la retrouvait dans la rivière le lendemain. Le pont prit alors le nom de « Pont du Diable ».

Le pont du Diable de Chalencon (Haute-Loire)
Source : Wikipédia

Vue générale du pont Valentré

Dans l’imaginaire populaire, le peuple localise le Diable chrétien dans des lieux impressionnants : gorges du Diable, pic du Diable, ravin du Diable, etc. Ce Diable est partout à l’œuvre, multipliant les obstacles aux réalisations humaines, ponts et cathédrales en particulier. L’idée de pacte avec le Diable est très ancienne et ces légendes se rejoignent pour accréditer le fait et montrer que ces pactes, extrêmement dangereux, peuvent le plus souvent être annulés et le Diable ridiculisé. Une façon pour le peuple d’exorciser ses peurs en somme.

Selon Georges Minois, « ces histoires (de pactes) deviennent courantes à partir du XIIe siècle, pour obtenir la richesse ou l’amour. L’histoire de Faust s’enracine dans cette croyance, à laquelle même les théologiens accordent du crédit, et qui illustre l’omniprésence de Satan, partenaire universel dont le rôle ne cesse de s’élargir. Son côté séducteur se renforce, puisqu’il est capable de procurer amour, richesse, jeunesse, puissance en cette vie. On voit même apparaître dans la littérature l’idée d’après laquelle l’enfer serait un séjour plus agréable que le paradis. C’est ce que déclare Aucassin, dans le roman Aucassin et Nicolette, au XIIIe siècle :

« En paradis, qu’en ai-je à faire ? Je ne tiens pas à y entrer… Y sont les vieux prêtres et les vieux éclopés et les manchots, ceux qui sont vêtus de vieilles pèlerines râpées et de vieux haillons. Mais en enfer je veux aller, car en enfer sont les beaux étudiants et les beaux chevaliers qui sont morts aux tournois et dans les guerres magnifiques et les vaillants hommes d’armes et les nobles hommes ; et y vont encore les belles dames de la société polie, car elles ont deux ou trois amants en plus de leurs maris, et y vont aussi l’or et l’argent… et y vont aussi les joueurs de harpe et les jongleurs et les princes de ce monde ; c’est avec eux que je veux aller, pourvu que j’ai Nicolette ma très douce amie avec moi. »

Georges Minois, Le Diable, Que sais-je ?

BIBLIOGRAPHIE

 

2 replies »

  1. J’en redemande !…. C’est vrai, qu’ayant beaucoup visité la France ( jadis ), j’ai été frappée par le nombre de monuments, de ponts (surtout) ! et de quelques lieux situés en montagne (exemple : les falaises du Diable, le rocher du Diable) etc… Mais j’avoue ne pas avoir vérifié les lieux…

    En tous les cas, Merci pour ces « légendes » ….? 😉

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