Expositions

Art et finance en Europe – Nouvel éclairage sur les chefs-d’œuvre du XIXe siècle.

 

Je tenais absolument à vous parler d’une exposition qui se déroule actuellement aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et qui se propose d’explorer les relations entre l’art et la finance en Europe au XIXe siècle. Si ces relations ne m’ont pas paru particulièrement probantes au sein de l’exposition, je l’ai trouvée très intéressante pour les comparaisons que j’ai pu établir avec Le peuple de Paris au XIXe siècle qui a récemment eu lieu au musée Carnavalet (disponible en cliquant sur ce lien).

Comme vous le savez sans doute déjà, le XIXe siècle est celui de l’industrialisation et provoque ainsi de profonds bouleversements sociaux tels que l’exode rural ou l’apparition du prolétariat ouvrier.
En parallèle, la bourgeoisie domine de plus en plus l’économie et influence l’art par le biais du mécénat ou des commandes de tableaux. En effet, ses représentants aiment à se faire représenter dans des portraits très dignes, prouvant leur réussite sociale. Mais les conséquences sociales de l’industrialisation, notamment sur les plus démunis, se font peu à peu jour dans l’art et c’est ce dernier aspect qui m’a particulièrement interpellée et que je vous propose de découvrir.

Après la Grande-Bretagne, la Belgique est le premier pays de l’Europe à entrer de plain-pied dans la révolution industrielle. Le banc des pauvres est un tableau que nous pouvons situer une vingtaine d’années plus tard.
Le banc des pauvres est, à l’origine, un lieu dans l’église où l’on distribue du pain aux pauvres à condition que ceux-ci fassent preuve de piété et de bonne conduite. Cette institution est financée par la bourgeoisie que vous pouvez apercevoir en arrière-plan dans un contraste de clair-obscur destiné à accentuer ces différences sociales.

Charles de Groux, Le banc des pauvres (1854)

Louis Gallait est un peintre connu pour avoir idéalisé ses personnages à une époque où le réalisme était de mise sous l’effet des débuts de la photographie. La chute des feuilles est un tableau particulièrement romantique par la beauté des visages, les tenues théâtrales des personnages et le paysage italianisant. Il s’agit d’un contraste saisissant avec la réalité historique des familles de l’époque, plus particulièrement dans la Flandre rurale qui était alors dans la plus grande misère. Le tableau de Gallait peut donc être interprété comme une échappatoire à la réalité à moins que le titre même de l’œuvre ne suggère un déclin inéluctable.

Louis Gallait, La chute des feuilles (1858)

Les casinos existaient déjà sous l’Ancien Régime et vont se développer dans les villes d’eaux et en bord de mer au XIXe siècle avec l’essor des grandes fortunes issues de l’industrie. Cette notion de jeu d’argent est cependant loin des vertus bourgeoises que sont le sens de l’économie et le sens de l’effort. Sous la plume des grands écrivains de l’époque, ces lieux sont décrits comme des temples de perdition, entre autre dans Le Joueur de Dostoïevski.

Louis Dubois, La roulette. Table de jeu (1860)

A l’aube est un tableau qui fit sensation au Salon bruxellois de 1875 en raison de sa thématique sociale et de son format monumental. L’opposition entre les deux parties du tableau est évidente. A droite, nous pouvons observer de riches noctambules qui s’amusent et dont le comportement trahit les excès ; à gauche, des ouvriers pauvres mais vertueux contemplent la scène. L’œuvre fut vivement débattue sans être cependant rejetée par la critique. Cela prouve une certaine évolution des esprits concernant l’acceptation de cette problématique sociale et le renouveau de l’art académique au moment de la réalisation de cette toile.

Charles Hermans, A l’aube (1875)

L’idéal bourgeois est une thématique largement diffusée dans cette exposition notamment grâce aux toiles d’Alfred Stevens. D’un côté le bonheur bourgeois d’une épouse entretenue par son mari et lui permettant de se consacrer à ses enfants dans Tous les bonheurs. De l’autre, le revers social de l’idéal bourgeois avec la disparition de l’époux et, avec lui, de la sécurité financière.
Au XIXe siècle, la femme demeure complètement sous la tutelle de son époux (un héritage du droit romain et napoléonien). Ne pouvant signer aucun document sans l’accord de son mari, il lui était difficile voire impossible d’administrer ses propres biens.
En Belgique, ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les veuves purent bénéficier d’une pension spécifique pouvant leur assurer une subsistance.

Alfred Stevens, La veuve et ses enfants (1883)

Le sujet de ce tableau évoque le sort misérable des couches les plus basses de la société de l’époque. Ici, des marchands de craie qui voyagent de village en village. A gauche, nous voyons leur départ le matin, au centre leur frugal repas et, à droite, leur retour à la fin de la journée. Le peintre a choisit la forme du triptyque pour dénoncer la misère de ces pauvres gens, format généralement réservé aux scènes religieuses. En choisissant cette forme bien particulière, Frederic confère une dimension presque religieuse à ce sujet pourtant profane.

Baron Léon Frederic, Les marchands de craie (1882-1883)

Baron Léon Frederic, Les marchands de craie – Détail (1882-1883)

Dans ce tableau, je vois un nouveau parallélisme à faire avec le Peuple de Paris au XIXe siècle. Leon Frederic évoque une activité économique indispensable à la population rurale : le travail à domicile, incontournable pour environ 20% d’entre eux. Situation d’autant plus compliquée et difficile que ces ouvriers dépendaient du bon vouloir de ceux qui voulaient bien leur acheter leurs services.
Ces situations d’exploitation entrainèrent de nombreux soulèvements sociaux (souvenez-vous du Germinal d’Emile Zola) qui furent souvent réprimés dans le sang à l’image de la révolte des tisserands silésiens, immortalisée par le poème d’Heinrich Heine, Les tisserands :

« Nous tissons, nous tissons !
Maudit soit le Roi des Nantis,
Que notre misère n’a jamais touché,
Qui nous a soutiré le dernier centime,
Et nous fait abattre comme des chiens. »

Baron Léon Frederic, Le tisserand (1896)

Au final, je trouve que cette exposition est une belle occasion de confronter les conséquences sociales de l’industrialisation et d’établir des comparaisons intéressantes entre la population en Belgique et en France à travers le XIXe siècle.

Exposition « Art et finance en Europe – Nouvel éclairage porté sur les chefs-d’œuvre du XIXe siècle » jusqu’au 2 septembre 2012.

Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
Rue de la Régence 3
1000 Bruxelles
Ouvert du mardi au dimanche, de 10H00 à 17H00.

Site Internet des musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

 

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