Cinéma

Sur la route de Jack Kerouac. L’épopée, de l’écrit à l’écran.

 

A l’occasion de la sortie en salles du film de Walter Salles le 23 mai prochain, le Musée des lettres et des manuscrits, en partenariat avec MK2, présente une exposition consacrée au très célèbre roman Sur la Route de Jack Kerouac jusqu’au 19 août 2012.

Affiche de l’exposition « Sur la route de Jack Kerouac. L’épopée, de l’écrit à l’écran » (16 mai-19 août 2012).

A l’entrée de la salle, face au visiteur, un paysage désertique traversé par une route solitaire ; sur le mur opposé, une biographie de l’auteur accompagnée d’une carte du voyage effectué à travers les Etats-Unis. Le ton est donné.

Carte des voyages
Sur la route : voyages réels, écrits et filmés
© Trois Couleurs / Sarah Kahn Studio

La première portion de l’exposition fait la part belle aux manuscrits originaux d’écrivains ayant inspirés Jack Kerouac. Du côté américain, nous retrouvons Thomas Wolfe et ses récits de vagabonds, Mark Twain pour ses descriptions de l’Amérique populaire et son langage spontané, Jack London pour son amour des grands espaces et de la liberté. Du côté russe, on note les influences de Tolstoï et Dostoïevski.
Sa famille étant originaire de Bretagne, Kerouac est également inspiré par la littérature française : Rimbaud et son statut de poète errant le fascine ainsi que Baudelaire, les Surréalistes, Jean Genet. Kerouac aimait comparer sa démarche à celle de Marcel Proust et tous les volumes de La Recherche en édition originale sont ici rassemblés aux côtés de l’édition originale de La Comédie Humaine : « L’Histoire de l’homme est l’histoire de l’humanité, comme l’histoire d’une société est l’histoire de toutes. » Kerouac voulait décrire le monde dans une grande fresque littéraire.
Et enfin, Céline dont il disait dans une lettre à John Clellon Holmes en 1958 qu’il « crache une telle franchise de comptoir de café. »

Marcel Proust, À l’Ombre des jeunes filles en fleurs, placard d’épreuves corrigées de 1914, placé par Proust dans un exemplaire de l’édition de luxe de 1920.
Ce placard est un extraordinaire témoignage du travail de réécriture que Proust mena sur son roman pendant la guerre.
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

En 1946, Jack fait la rencontre de Neal Cassady avec lequel il va parcourir les routes américaines dès 1947, après la mort de son père. D’autres voyages s’ensuivront sur une dizaine d’années. Cette expérience nourrira ses romans :
« La grande route américaine ne cesse de se refermer sur nous, toujours plus sombre, plus rouge ; on n’est chez soi nulle part. »
Jack Kerouac, Journal, 1949.

Jack Kerouac et Neal Cassady en 1952 (photographie prise par Carolyn Cassady).
© Rue des Archives/RDA

Dans les vitrines, les souvenirs de tournage sont comme autant de précieuses reliques : le sac à dos et la machine à écrire Underwood de Sal Paradise dans le film, des copies des carnets de Kerouac qui y notait des observations, des descriptions, des bribes de conversations durant son périple et autres tubes de benzédrine auxquels Kerouac assure qu’il n’a pas fait appel durant la rédaction de son livre : « J’ai écrit ce livre sous l’emprise du café, rappelle-toi mon principe : ni benzédrine, ni herbe, rien ne vaut le café pour doper le mental. »

Machine à écrire Underwood de Sal Paradise (le double de Jack Kerouac interprété par Sam Riley dans le film Sur la route de Walter Salles).
© Gregory Smith

A son arrivée dans la salle d’exposition, l’œil du visiteur est immédiatement attiré par une vitrine tout en longueur, au centre de la pièce. C’est sous cette paroi de verre que, pour la première fois en France, vous pouvez admirer le tapuscrit original adjugé en 2001 chez Christie’s pour la modique somme de 2,43 millions d’euros.

Rouleau original de Sur la route de Jack Kerouac.
© Christies, New York

La légende veut que Sur la route ait été écrit du 2 au 22 avril 1951 en l’espace de trois semaines seulement. En réalité, Kerouac a commencé son roman à l’été 1948 pour l’achever en 1957.
Le tapuscrit ne mesure pas moins de 36 m et a été façonné par l’auteur qui a découpé et retaillé le papier afin qu’il puisse passer à la machine. Ce long feuillet permettait à Kerouac d’écrire en continu, de laisser la place à une écriture immédiate, une prose spontanée comme la musique de jazz. Il ne manque que les dernières lignes de l’œuvre, dévorées par le chien de Lucien Carr.
C’est en 2007 seulement, que le texte du scroll original a été publié. Jusqu’à cette date, la version connue du grand public était celle qui avait été remaniée à la demande de l’éditeur, la version originale étant beaucoup trop osée pour l’Amérique des années 50.

Rouleau original de Sur la route de Jack Kerouac.
© Christies, New York

Dès sa publication, Sur la route est un énorme succès auprès de la jeune génération et ce malgré des critiques mitigées. Parmi les critiques positives, le visiteur pourra voir la copie de l’article de Gilbert Millstein paru dans le New York Times. Détail amusant : Millstein remplaçait Orville Prescott, chroniqueur conservateur à l’extrême, alors en vacances.
Ce succès catalogue Kerouac du jour au lendemain comme le héros des beatniks, génération dans laquelle il ne se reconnait pas. Il sombre peu à peu dans l’alcoolisme et le conservatisme.

Cover story : les couvertures de Sur la route à travers le monde.
© Trois Couleurs

Peu de temps après la publication de son livre, Kerouac écrit à Marlon Brando pour lui proposer d’acheter les droits. Cet appel restera sans réponse.
Finalement, Francis Ford Coppola les achète en 1968 et propose le projet à plusieurs réalisateurs. Sans succès. Il l’offrira finalement à Walter Salles après avoir vu Carnets de voyage en 2004. Charles Gilibert, producteur chez MK2, s’associe par la suite à l’aventure.
Etant donné que l’Amérique a profondément évolué depuis les années 50, le tournage a eu lieu à travers quatre pays différents (les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, l’Argentine) et des dizaines de villes. Eric Gautier, le chef opérateur confie : « Le scénario est vraiment basé sur ce rouleau écrit avec frénésie, en trois semaines, jour et nuit. On savait qu’il fallait travailler sur cette idée de mouvement, de spontanéité… »

Croquis de tournage (dessin préparatoire de Carlos Conti) et décors réels du film Sur la route.
L’image du film est notamment due à Carlos Conti qui a conçu les différents décors du film, mêlant récupération et bricolage, avec l’aide de la dessinatrice Maud Gircourt.
© Trois Couleurs / Carlos Conti

Ayant moi-même vécu aux Etats-Unis, la grande tradition des road trips à travers les grands espaces américains est toujours bien vivace. Je suis d’accord avec Sam Riley lorsqu’il déclare : « Sur la route se vend toujours très bien aussi longtemps après sa sortie car les jeunes peuvent encore s’y identifier, le plus souvent ce sont des garçons. L’Amérique reste aujourd’hui un pays conservateur, comme dans le livre, et les jeunes éprouvent encore le besoin de se rebeller, de fuir leur famille pour vivre leur propre vie : tout cela est très contemporain. »
Encore aujourd’hui, après la dernière année de high school, la tradition des jeunes américains est de faire un grand road trip à travers le pays (l’autre alternative étant backpacking through Europe ce qui revient au même) Combien de personnes, chaque année, s’informent du trajet exact de Kerouac afin de réitérer son expérience ? Combien de personnes arrivent à Chicago dans le seul but de parcourir la mythique Route 66, de préférence en moto façon Easy Rider ou en Mustang ? J’ai moi-même lu Sur la route pour la première fois à 19 ans, sur les conseils de mes amis américains, avant de sillonner avec eux les routes, de la Louisiane à la Floride. Je l’ai relu quelques années plus tard avant un trajet qui devait me mener de New York à Savannah en Géorgie.

Si la salle est de taille modeste, l’exposition est complète et donne envie d’aller plus loin. Si vous ne pouvez pas faire la Route 66 dans l’immédiat, je vous conseille le magazine hors-série Trois Couleurs « Sur la route » afin de tout savoir sur Jack Kerouac, la genèse du roman, la Beat Generation, le film, le tout agrémenté de belles illustrations. Deux versions sont disponibles :

Un format 196 pages disponible en kiosque au prix de 9.90 euros.

Et un format 244 pages disponible en librairie au prix de 12.90 euros.

Ainsi que le livre, d’après le scroll original, qui vient de sortir chez Folio.

Et enfin le film, que j’irai voir ne serait-ce que pour raviver le souvenir des routes américaines…

Sur la route – Affiche du film

Le site Internet du Musée des lettres et manuscrits

 

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