Histoire

Dans l’intimité de Juliette Récamier…

 

Il y a longtemps que je souhaitais consacrer un article à une femme que j’admire depuis ma première rencontre avec elle dans les salles du musée Carnavalet. Egérie de toute une époque, muse de Chateaubriand pendant trente ans, grande amie de Madame de Staël, la dame blanche, si elle n’a pas laissé beaucoup d’écrits derrière elle -hormis des fragments de ses correspondances-, a marqué les esprits et les cœurs.

Aujourd’hui, il reste bon nombre de souvenirs liés à Madame Récamier à travers Paris. J’ai donc décidé de vous emmener pour une promenade virtuelle à la recherche du souvenir de la belle Juliette dans les salles du Louvre.

Commençons donc par le département des peintures. Au premier étage de l’aile Denon, vous pourrez admirer l’un des tableaux les plus connus de la belle exécuté par Jacques-Louis David. Considéré comme le premier peintre français sous le Consulat, David excelle, à cette époque, dans le portrait afin de faire oublier son passé politique sous la Révolution.
La recherche de l’idéal à l’antique est typique de cette période.

Jacques-Louis David, Juliette Récamier (1800)

Cette toile est pourtant restée inachevée : des tensions seraient très vite apparues entre le peintre et son modèle et l’artiste aurait refusé de se soumettre aux désirs de sa commanditaire, difficile à satisfaire.

Jacques-Louis David, Juliette Récamier (1800)

Dans ce contexte, Juliette se tournera alors vers François Gérard pour faire son portrait. Il faut reconnaitre que la version de David est plus froide que celle de Gérard. Dès 1864, Théophile Gautier, Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor écriront : « Cette figure, ainsi éteinte dans la pâleur d’une touche glaciale, a un attrait indicible comme la poésie de l’inconnu. »
Amélie Lenormand, nièce et pupille de Juliette, donne une version différente des évènements : « Ce commencement du portrait d’une personne que sa beauté rendait alors la reine de la mode ne parut pas à la plupart de ceux qui la virent exprimer le charme de sa figure. L’ébauche fut critiquée ; David lui-même n’en était pas entièrement satisfait : le portrait fut interrompu […] »
Les véritables raisons qui poussèrent David à interrompre son travail restent encore obscures à ce jour.

Quittons le département des peintures pour rejoindre l’aile Richelieu et le département des objets d’art. C’est dans l’une de ces salles que vous pourrez admirer la chambre de Madame Récamier.

La chambre de Juliette Récamier, Musée du Louvre

Le lit, monumental, a été offert au Louvre en 1991 par la Société des Amis du Louvre. Il s’agit d’un lit de travers de type bateau dont les socles des chevets sont ornés d’une femme à l’antique coiffée d’un croissant de lune et symbolisant la nuit.

Jacob frères, Détail du lit de Juliette Récamier

De chaque côté, un cygne dont les ailes épousent majestueusement la courbure du dossier.

Jacob frères, Cygne – Détail du lit de Juliette Récamier

Sur le bas du lit court une guirlande de fleurs de pavots (fleur du sommeil) avec une étoile au centre.
Ce lit possède toutes les caractéristiques du style Empire : l’acajou, les appliques en bronze doré, l’absence de pieds, les formes géométriques…

Jacob frères, Guirlande de fleurs de pavots – Détail du lit de Juliette Récamier

Du ciel de lit tombent des rideaux de mousseline. Les tentures en damas de soie sont relevées afin de voir le miroir du fond.

Ciel de lit – Détail du lit de Juliette Récamier

Cette chambre à coucher fut visitée par le tout Paris de l’époque, curieux de découvrir le sanctuaire de la belle Juliette. Très courtisée par la gente masculine, ce lieu en aura fait fantasmer plus d’un.
Preuve de cet intérêt, nous trouvons une description détaillée du lit dans les récits de voyages d’une anglaise, Miss Berry, de passage à Paris :

« Le lit de Madame Récamier passe pour le plus beau de Paris. Il est en acajou orné de cuivres et monté sur deux marches du même bois. Sur ce lit est jeté un grand couvre-pied en voile de belle mousseline blanche avec des garnitures de dentelle d’or à chaque extrémité et une bordure brodée. Les rideaux étaient en mousseline brodée et garnis comme le couvre-lit. Ils partaient d’une sorte de couronne de roses en bois doré et sculpté et se rattachaient en draperies sur la muraille. »

Malheureusement, tous les éléments de cette chambre ne sont pas exposés au Louvre :

« Au pied du lit il y avait sur un piédestal une belle lampe grecque en cuivre doré, avec une statuette du même métal. A la tête se trouvait un grand rosier artificiel dont les branches devaient frôler le nez de Madame Récamier lorsqu’elle était couchée. »

Le visiteur devra faire un petit travail d’imagination supplémentaire afin de se représenter la chambre dans son état originel.

A gauche du lit se trouve un vase d’inspiration antique et Renaissance dont le cartel est peint d’après La Vierge à la chaise de Raphaël. Il est issu de la manufacture de Dagoty alors sous la protection de l’Impératrice Joséphine.

Vase de type Médicis, Manufacture de Dagoty

Sur le mur, assurant la liaison entre la chambre à coucher et le salon de Madame Récamier, un tableau aux petites dimensions entré dans les collections du Louvre en 2004 passerait presque inaperçu : L’Appartement de Juliette à l’Abbaye-aux-Bois par François Louis Dejuinne.

François Louis Dejuinne, La Chambre de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois (1826)

Juliette s’installe dans cette petite cellule de la rue de Sèvres en 1819 lors de la deuxième mise en faillite des affaires de son mari. De cette chambre, il nous reste une très belle description par Chateaubriand qui venait y passer ses après-midi auprès de sa chère amie :

« La chambre à coucher était ornée d’une bibliothèque, d’une harpe, d’un piano, du portrait de Madame de Staël et d’une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. […] La plongée des fenêtres était sur le jardin de l’abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d’un acacia arrivait à la hauteur de l’œil. Des clochers pointus coupaient le ciel et l’on apercevait à l’horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l’Angelus tintait ; les sons de la cloche, qui semblait pleurer le jour qui se mourrait : « il giorno pianger che si muore », se mêlaient aux derniers accents de l’invocation à la nuit, du Roméo et Juliette de Steibelt. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées de la fenêtre. Je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d’une grande cité. »

Remarquez que Juliette est ici allongée sur le modèle de chaise longue auquel elle donnera son nom, comme dans le tableau de David. A gauche de la composition, vous pouvez voir le vase de type Médicis qui sert de cache-pot.
A droite, le tableau Corinne au Cap Misène avec Madame de Staël sous les traits de Corinne, domine la composition et semble désigner le roman que tient Juliette dans ses mains.

François Louis Dejuinne, La Chambre de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois (1826)

Juste à côté du tableau, admirez le mobilier du salon de Madame Récamier, en amarante et citronnier par Jacob Frères. Ce salon, bel exemple du style consulaire, a sans doute été commandé lorsque Juliette vivait encore rue du Mont Blanc. Cette période correspond à ses débuts dans le monde, avant la première faillite de son mari.

Salon de Madame Récamier, Musée du Louvre

Elle a visiblement conservé ce mobilier au gré de ses déménagements successifs y compris lors de son installation à l’Abbaye-aux-Bois puisque nous reconnaissons le tabouret en X du tableau de Dejuinne sur lequel est posé un châle blanc.

Le tabouret en X présent dans le tableau de Dejuinne

Les supports des fauteuils sont des sphinges ailées.

Les sphinges ailées

Le fameux lit de repos tient une bonne place dans cet ensemble, même si ce n’est pas celui sur lequel Juliette a posé pour le tableau de David. L’original appartenait vraisemblablement au peintre. Néanmoins, il en existe une réplique retapissée dans les mêmes tons, dans la demeure de Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups.

Lit de repos ou fauteuil Récamier

Ce mobilier a fait l’objet d’une faible estimation dans l’inventaire après décès car jugé démodé.
Une partie de ces meubles apparaît sur une aquarelle d’Auguste Gabriel Toudouze. C’est dans cette atmosphère et autour de ces fauteuils que Juliette recevait ses visiteurs, tenait son Salon et accueillait lectures, échanges littéraires et concerts. D’ailleurs, sous l’auspice des portraits de Chateaubriand et de Madame de Staël, c’est l’image d’une femme de lettres et d’une amie des arts qui affleure.

Auguste Gabriel Toudouze, Le Salon de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois (1849)

Vous l’aurez compris, cet article se veut un hommage à celle qui fut l’une des femmes les plus inspirantes de son temps. Une façon de découvrir et de pénétrer un peu l’univers quotidien de la Belle des Belles. Un moyen également de comprendre un peu mieux qui elle était au-delà de sa beauté et de son charme légendaires…

BIBLIOGRAPHIE :

 

7 replies »

  1. Merci pour cette jolie évocation. Je conseille la visite de la maison de Chateaubriand à la vallée aux loups et son parc superbe.

  2. si vous aimez vraiment l’univers de Juliette Récamier, je vous conseille d’aller voir l’Hôtel La Belle Juliette situé rue du cherche midi dans le 6eme. C’est un hôtel en l’honneur de Juliette. Et si vous voulez en profiter il y a un restaurant et un spa. C’est un lieu à voir…

    • J’y ai déjà pensé, il faudrait que j’aille le découvrir à l’occasion mais j’ai peur d’être déçue.
      Sinon, il existe aussi un restaurant qui s’appelle Le Récamier, il est plus particulièrement connu pour son fameux soufflé à la violette, également sur ma liste des choses à faire. Cependant je pense que le deuxième n’a de Récamier que le nom…

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