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Artemisia Gentileschi au musée Maillol : Pouvoir, gloire et passion d’une femme peintre.

 

Deux ans… Il aura fallu attendre deux ans depuis l’annonce de cette exposition pour enfin la voir au musée Maillol. Après une telle attente, l’exposition allait-elle être à la hauteur des espérances ?

Les tableaux les plus imposants sont regroupés dans la grande salle du rez-de-chaussée et l’espace permet aux visiteurs de prendre un peu de recul pour les admirer. Ces œuvres datant de la période napolitaine et des dernières années de la peintre, je recommande de commencer directement par le deuxième étage afin de pouvoir suivre le cycle chronologique.

Au deuxième étage, vous pourrez débuter par les œuvres attribuées au père d’Artemisia, Orazio Gentileschi, l’un des plus grands peintres de la Rome baroque (j’utilise ici le terme attribué car sur plusieurs œuvres les historiens d’art hésitent entre le père et la fille).
Orazio est un peintre qui bénéficie d’une grande influence grâce à sa relation avec Le Caravage dont il a été l’élève. Il a hérité de son maître le goût des violents éclairages qui donnent un côté dramatique à ses œuvres. Artemisia aide son père très tôt à la préparation des toiles et, en tant qu’ainée de la famille, bénéficie d’une formation plus poussée que ses frères. A l’époque, les femmes peintres étaient souvent des filles de peintres.
Les deux premières œuvres sont une représentation de Saint Jérôme en prière, représenté la main sur un crâne, contemplant le haut du crucifix. A côté Sybille, pour laquelle Artemisia a certainement servi de modèle. Elle a sans doute souvent posé pour son père. Les femmes ne posaient pas à l’époque à l’exception des prostituées qui coûtaient très chères. Faire poser sa fille lui permettait de peindre des figures féminines à moindre coût.

Orazio Gentileschi, Sybille
Houston, Museum of Fine Arts

Un peu plus loin, une toile évoque Judith et Holopherne, thème issu de l’Ancien Testament, qu’elle reprendra régulièrement tout au long de sa carrière. Ici, le tableau est axé sur la tête d’Holopherne après la décapitation. Une attention toute particulière est accordée aux tissus. Artemisia était une femme coquette qui affectionnait les étoffes. Elle s’est sans doute servie de ses propres vêtements comme modèles. Les bijoux sont finement représentés (le grand-père d’Artemisia était bijoutier)

Artemisia Gentileschi (attr.), Judith et Abra avec la tête d’Holopherne (1607-10)
© Mauro Coen

Le second tableau représentant Judith et Holopherne a été réalisé peu de temps après qu’elle eut été violée. Difficile de parcourir cette exposition sans au moins évoquer cet épisode même si je vais éviter les considérations psychanalytiques de mauvais goût.
Au XVIIe siècle, les femmes ne peuvent sortir seules, sans tuteur. Selon les différentes périodes de leur vie, elles appartiennent à leurs pères, à leurs frères, à leurs maris… Le père d’Artemisia décide de lui faire donner des cours de perspectives à domicile par le peintre Agostino Tassi. La jeune femme sera violée pendant neuf mois. Tassi promet de l’épouser afin de préserver la réputation d’Artemisia mais, déjà marié, il ne peut tenir sa parole. Le père d’Artemisia porte l’affaire devant le tribunal papal. Les actes du procès, qui sont parvenus jusqu’à nous, frappent par la crudité de la relation des faits par la jeune femme et par le caractère inquisitorial des méthodes du tribunal. Artemisia est rajeunie de quelques années par son père afin de faire ressortir le côté sordide de l’affaire.

Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne (1612)
© Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale
della città di Napoli

Souvent cette scène, impressionnante par sa violence (l’action centrée, la servante qui participe à l’action en agrippant Holopherne), est vue comme une soif de revanche par rapport à la violence subie. A Rome, les artistes assistaient fréquemment aux exécutions afin de se faire une meilleure idée des corps martyrisés. De plus, Artemisia aurait donné ses traits à Judith et ceux de son violeur à Holopherne.
Un mois après le procès, Artemisia épouse Pierantonio Stiattesi, modeste peintre florentin. Elle quitte Rome pour Florence. Orazio est également contraint de quitter Rome car Tassi est protégé par le pape.

Installée à Florence, Artemisia va s’adapter à son environnement et travailler dans le style florentin, cherchant à imiter Raphaël. Les différentes représentations de ses Vierges en sont de bons exemples.

Artemisia Gentileschi, Vierge allaitant (1616-18)
© Mathieu Ferrier, Paris

Les femmes peintres ne sont pas reconnues, elles n’existent pas à l’époque. Aussi, Artemisia devait épouser un peintre qui puisse recevoir les commandes à sa place. Elle met en valeur des femmes combattantes. Etant elle-même une femme libre, de décision, elle se retrouve dans ces rôles.

Artemisia Gentileschi, Judith et la servante avec la tête d’Holopherne (1617-18)
© Studio Fotografico Perotti, Milano/Su concessione del
Ministero per i Beni e le Attività Culturali

Artemisia Gentileschi, Yael et Sisera (1620)
Budapest, Szépmüvészeti Múzeum

Elle s’est surtout fait connaitre par des portraits et des natures mortes, sujets très en vogue au XVIIe siècle. Il existe alors environ soixante ou soixante-dix femmes artistes et ce sont elles qui se chargent des portraits (dans le contexte, les maris étaient rassurés si des femmes réalisaient les portraits de leurs épouses). Ce Portrait d’une dame assise présente un caractère atypique par rapport aux autres œuvres de la peintre. L’attribution n’est pas certaine.

Artemisia Gentileschi, Portrait d’une dame assise (1620)

Couverts de dettes, Artemisia et son mari fuient Florence pour revenir à Rome. Une sage décision puisque Côme II, protecteur d’Artemisia, décède peu de temps après et que sa veuve suivra toutes les consignes de l’Inquisition en matière d’art.
De retour à Rome, Artemisia réalise le Portrait d’un gonfalonier, comparé au Portrait d’un gentilhomme au chien de Simon Vouet.

Simon Vouet, Portrait de gentillhomme au chien (1625)
Collection particulière courtesy of Whitfield Fine Art,
Londres

Artemisia Gentileschi, Portrait d’un gonfalonier (1622)
Bologne, Collezioni Comunali d’Arte

C’est à peu près à cette époque qu’Artemisia se sépare de son mari avec lequel elle ne gardera pas le contact (des années plus tard, elle demandera à l’un de ses correspondants : « Auriez-vous la bonté de me dire si mon mari est mort ou vivant ? ») Devenue membre de l’Académie de peinture, elle n’avait plus besoin de lui comme intermédiaire, aussi reprend-elle rapidement sa liberté.
Dans la même salle, deux autres productions à l’origine controversée : un Portrait de religieuse et une Joueuse de luth. Ces incertitudes sur les attributions peuvent poser problème au visiteur et lui donner l’idée que l’œuvre d’Artemisia est très inégale, il faut donc bien garder cette notion à l’esprit.

La petite salle abritant la Vierge à l’enfant et au rosaire est particulièrement intéressante et prouve qu’Artemisia change de style et sait s’adapter à la ville dans laquelle elle s’installe. C’est une scène sereine aux couleurs vives (peinture à l’huile sur cuivre).

Artemisia Gentileschi, Vierge à l’enfant et au rosaire (1651)
Madrid, Patrimonio Nacional

A ses côtés, une œuvre d’Orazio sur lapis lazuli, redécouverte quelques semaine seulement avant le début de l’exposition, qui reprend la composition d’une toile plus imposante exposée à la galerie Spada.

Orazio Gentileschi, David méditant devant la tête de Goliath (vers 1610)
Photo : Didier Rykner

Dans la salle suivante, Danaé, sujet très apprécié des artistes et des commanditaires. Il s’agit d’un nu féminin non idéalisé. Les pièces d’or dans la main de Danaé et la vieille femme en arrière-plan recueillant la pluie d’or suggèrent la prostitution.
Artemisia n’utilisait pas de modèles, elle peignait ses nus d’après son propre reflet dans le miroir, détail connu des commanditaires qui a sans doute contribué à son succès.

Artemisia Gentileschi, Danaé (1612)
Saint Louis, The Saint Louis Art Museum

Elle aura de nombreuses liaisons y compris pendant son mariage (des lettres exposées donnent une brève idée de son côté passionné), fréquentera beaucoup d’intellectuels, sera la seule femme à participer à des concerts… Bref, c’est une personnalité qui sent le souffre par rapport aux autres femmes de l’époque. Elle se rapproche en cela de George Sand au XIXe siècle : des femmes qui auront élevé leur liberté au-dessus du reste.

La version la plus connue de la Suzanne et les vieillards est absente de l’exposition mais le visiteur pourra toujours se consoler avec une version de l’atelier.

Atelier d’Artemisia Gentileschi, Suzanne et les vieillards (vers 1650)

Un mot sur les autres œuvres exposées qui semblent toujours moins réussies, moins sensuelles que celles d’Artemisia. J’ai eu la sensation que ces tableaux étaient surtout présents pour servir de faire-valoir à l’original.

Il est temps de redescendre au rez-de-chaussée pour profiter des toiles issues de la période napolitaine. Artemisia entretient alors une liaison avec le vice-roi de Naples et reçoit de très importantes commandes. Plusieurs versions de toiles représentant Marie-Madeleine, Cléopâtre ou encore Bethsabée permettent de mieux appréhender les diverses réinterprétations des thèmes de prédilection de la peintre.

Un Autoportrait la représente dans son travail de peintre, un air de défi dans le regard. Peut-être une façon pour elle de faire face à ses détracteurs ?

Artemisia Gentileschi, Allégorie de la peinture
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico,
Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della
città di Roma

Cette version de Cléopâtre surprend par son côté théâtral avec le rideau et les servantes en arrière-plan. La toile est attribuée à Artemisia mais le corps semble un peu trop rigide, trop statuesque. L’utilisation d’un bleu très vif pour l’étoffe rappelle Artemisia et prouve une certaine côte de l’artiste (les pigments nécessaires à la réalisation de ce bleu coûtaient très chers).

Artemisia Gentileschi, Cléopâtre (1635)
© Collection particulière

La Naissance de Saint Jean Baptiste est un sujet exceptionnel. Il est en effet très rare de voir une femme qui exécute une peinture religieuse à l’époque. D’autant plus que cette toile a été commandée par Philippe IV d’Espagne en personne.

Artemisia Gentileschi, Naissance de Saint Jean Baptiste (1635)
Madrid, Museo Nacional del Prado

La Nymphe Corisca et le satyre prouve que l’intelligence d’une femme peut triompher d’un homme violent et pétri de mauvaises intentions. Idée que l’on retrouve dans Samson et Dalila. En plus du viol qu’elle a dut subir dans sa jeunesse, Artemisia avait sous les yeux des exemples masculins plutôt médiocres : un mari sans talent, un père qui finira par jalouser sa notoriété…

Artemisia Gentileschi, La nymphe Corisca et le satyre (1635-40)
Collection particulière

Artemisia Gentileschi, Samson et Dalila (1635)
Naples, Collection Intesa Sanpaolo

Sa Minerve est une œuvre attestée car signée au niveau du bouclier. D’ailleurs, la Méduse représentée sur le bouclier rappelle largement celle du Caravage. Quelques reines de France (notamment Anne d’Autriche) se sont souvent faites représenter sous les traits de Minerve. Mais rien n’indique ici que ce soit le cas.

Artemisia Gentileschi, Minerve (1635)
Florence, Galleria degli Uffizi

L’exposition se termine sur Judith et sa servante Abra avec la tête d’Holopherne, peut-être l’œuvre la plus réussie, la plus caravagesque de l’exposition avec ses violents éclairages sur les visages et le bras tenant l’épée.

Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante Abra avec la tête d’Holopherne (1645-50)

Artemisia Gentileschi est longtemps restée une peintre oubliée. Elle n’a été redécouverte qu’au début du XXe siècle ce qui explique sans doute les difficultés d’attribution de certaines œuvres. Le visiteur retiendra sans doute ses œuvres à dimension dramatique, style dans lequel elle laisse exploser tout son talent. A elle seule, Artemisia évoque toute une époque, la notion de femme artiste et la condition de la femme dans la société. Si vous ne devez voir qu’une seule exposition cette saison, vous l’avez trouvée.

BIBLIOGRAPHIE :

Si vous désirez en apprendre plus sur la vie d’Artemisia et son oeuvre, je vous recommande le roman historique d’Alexandra Lapierre :

Ainsi que le catalogue de l’exposition :

 

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