Littérature

L’art de l’injure littéraire : les frères Goncourt

 

Félix Nadar, les frères Goncourt

Les frères Goncourt sont surtout connus à l’époque actuelle non pour leur œuvre de fiction mais pour leur Journal qui reste un témoignage très intéressant sur la fin du XIXe siècle. Or, les deux frères sont restés célèbres dans le domaine du colportage de rumeurs et d’indiscrétions entendues dans les Salons ou les dîners mondains. Aussi, je ne peux résister à partager aujourd’hui avec vous l’opinion que les frères Goncourt avaient des autres célébrités littéraires ou artistiques de leur temps :

Charles Baudelaire :

« Le saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d’art. »
Edmond et Jules de Goncourt
Journal, avril 1862.

« Un bourgeois qui s’est tourmenté toute sa vie pour se donner l’élégance de paraître fou. »
Journal, 15 décembre 1868.

Alexandre Cabanel :

« Il a dans la physionomie quelque chose de perfide, et une élégance presque gandine s’allie mal à sa tournure de garçon étalier. Il est à la fois commun et prétentieux. »
Journal, 18 avril 1875.

Antonio Allegri, dit le Corrège :

« Les corps du Corrège : de la chair dans un bain. »
Journal, 6 septembre 1860.

Eugène Delacroix :

« Delacroix, savez-vous de quoi est faite cette gloire ? Il a introduit dans la peinture le mouvement de ces joujoux mécaniques, un maréchal ferrant, un dentiste opérant – des tableaux qui remuent. »
Journal, 4 mars 1864.

Alexandre Dumas :

« Moi et Jésus-Christ », c’est ainsi que Dumas aurait, ces jours-ci, commencé une phrase. »
Journal, 4 janvier 1876.

Gustave Flaubert :

« Flaubert a décidément le moi trop gros, trop balourd »
Journal, 25 mai 1876.

Charles Garnier :

« Garnier, l’architecte de l’opéra, avec sa tête de Masaccio et sa voix enrhumée, qui le font descendre à la fois des primitifs et du Cantal, avec ses déformations de la mâchoire inférieure, dans les déglutitions, qui le font ressembler à un poisson qui gobe un hameçon, avec son importance gourmée mêlée à des pétarades de vieux rapin romantique, est un voisin de table désagréable à entendre parler, désagréable à voir manger. »
Journal, 15 avril 1874.

Théophile Gautier :

« Gautier, face lourde, tous les traits tombés, un empâtement des lignes, un sommeil de la physionomie, une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame, des intermittences de compréhension : un sourd pour les idées, avec des hallucinations d’oreille, écoutant par-derrière lui quand on lui parle devant. »
Journal, 3 janvier 1857.

Victor Hugo :

« Hugo romancier me fait un peu l’effet d’un géant, qui donnerait une représentation à un théâtre de Guignol, à travers lequel il passerait perpétuellement les bras et la tête. »
Journal, 7 avril 1866.

Alfred de Musset :

« Musset ? Le jockey de lord Byron. »
Journal, 11 août 1863.

Napoléon Ier :

« Napoléon à Sainte-Hélène : le Prométhée de la blague. »
Journal, 27 août 1867.

Jean Racine :

« Au fond, Racine et Corneille n’ont jamais été que des arrangeurs en vers de pièces grecques, latines, espagnoles. Pour eux-mêmes, ils n’ont jamais rien trouvé, rien inventé, rien créé. Il semble qu’on n’ait jamais fait cette remarque. »
Journal, 20 août 1881.

George Sand :

« Décidément, j’appellerai Mme Sand une nullité de génie. »
Journal, 12 février 1866.

Madame de Staël :

« Le génie est mâle. L’autopsie de Madame de Staël et de Madame Sand aurait été curieuse : elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite. »
Journal, Août 1857.

Paul Verlaine :

« Malédiction sur ce Verlaine, sur ce soûlard, sur ce pédéraste, sur cet assassin, sur ce couard traversé de temps en temps par des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes, malédiction sur ce grand pervertisseur qui, par son talent, a fait école dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits, de tous les goûts antinaturels, de tout ce qui est dégoût et horreur ! »
Journal, 1er juillet 1893.

James Abott McNeil Whistler :

« Un drôle d’être que cet aquafortiste américain appelé Whistler avec son cou nu, son rire de bois, sa mèche blanche au milieu de sa chevelure noire, son air de pédéraste fantastique et macabre. »
Journal, 23 avril 1881.

Oscar Wilde :

« Cet individu au sexe douteux, au langage de cabotin, aux récits blagueurs… »
Journal, 5 mai 1883.

Emile Zola :

Ce gros garçon, plein de naïveté enfantine, d’exigences de putain gâtée, d’envie légèrement socialiste, continue à nous parler de son travail, de la ponte quotidienne des cent lignes, qu’il s’arrache tous les jours ; de son cénobitisme, de sa vie d’intérieur, qui n’a de distraction, le soir, que quelques parties de dominos avec sa femme ou la visite de compatriotes. Au milieu de cela, il s’échappe à nous avouer qu’au fond, sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l’action, la domination qu’il exerce de son humble trou sur Paris de par sa prose ; et il le dit avec un accent mauvais, l’accent de la revanche d’un pauvre diable qui a longtemps mariné dans la misère. »
Journal, 25 janvier 1875.

De bons mots trempés dans le vitriol ont quelque chose de jouissif lorsqu’ils émanent des grands écrivains même si certains d’entre eux sont passés maîtres dans cet art.
Juste retour des choses, quelle image avaient les frères Goncourt auprès de leurs contemporains ?

« Je sais qu’ils ont une certaine façon à eux de dire la vérité ; ils ont leur rhétorique, ces révoltés, ils ne touchent à la nature qu’avec un tas de petites minauderies, d’œillades et de courts évanouissements. Ce sont de jolies femmes légèrement hystériques qui mettent des gants blancs pour toucher à la chair nue. Leur langage est celui d’un moribond qui, du seuil de la mort, voit distinctement la vie et la juge avec tous les effrois de la tombe. »

Emile Zola, Livres d’aujourd’hui et de demain.

« Ce qui caractérise au plus haut point le style des Goncourt, c’est le mépris hautain qu’ils ont pour l’harmonie, ce que Flaubert appelait les chutes de phrases. Elles sont encombrées, leurs phrases, de génitifs accouplés, de subjonctifs lourds, de tournures pâteuses qui ont l’air de sortir d’une bouche pleine de salive. Ils ont des mots qui sont comme des ronces, une syntaxe qui racle la gorge, qui font au plus haut du palais l’impression d’une chose qu’on ne peut pas se décider à vomir. »

Jules Renard, Journal, 8 novembre 1887.

« Ils avaient des sens délicats ; mais une intelligence insuffisante les fit s’extasier sur la délicatesse de leurs sensations et mettre en avant ce qui doit être subordonné. On ne lit point une page d’eux où n’éclate entre les lignes cette bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes… »

André Gide, Journal, Feuillets, 1921.

« Le prix ex aequo de la mesquinerie envieuse pour le journal des deux femmes de chambre.

On ne feindra pas de s’être absenté pendant une semaine pour demeurer en compagnie d’Edmond (1822-1896) et de Jules de Goncourt (1830-1870), qui, tels les scarabées, roulent leur boule de merde jusqu’à la fin des temps. Il faudrait –outre un masque à gaz- bien plus de loisirs que cela si l’on voulait absorber leurs Mémoires…

Quand on sort de là, on éprouve, à l’air libre, l’impression de vivre une époque bienveillante, audacieuse, presque juste, en compagnie de contemporains ruisselant de délicatesse, de finesse et de bonté. C’est dire… »

Angelo Rinaldi, L’Express, 20 octobre 1989.

« Rachilde (s’adressant à Edmond de Goncourt) : Il m’a lue… Quel honneur… mais le mondain de la littérature n’est venu que pour lui… Comme vous vous aimez de Goncourt.
Rassurez-vous, nous parlerons aussi longtemps de vous… Je ne sais pas pour quelles raisons, mais nous parlerons de vous. »

Lou Ferreira, extrait de la pièce L’Ombre d’Oscar Wilde, 2010.

 

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