A travers Paris

Le Peuple de Paris au XIXe siècle au Musée Carnavalet

 

Des différentes périodes de l’Histoire, nous sommes plutôt familiers avec les modes de vie de la noblesse, de la bourgeoisie, des élites… bref, des classes sociales les plus élevées. Aussi, l’exposition qui a actuellement lieu au musée Carnavalet se charge-t-elle de rétablir un certain équilibre en évoquant la vie quotidienne du peuple qui représentait environ 2/3 des parisiens au XIXe siècle.
L’exposition s’ouvre en évoquant la Révolution française car c’est précisément à ce moment qu’est née la peur du peuple en même temps qu’une violente prise de conscience de son existence. Qu’est-ce qui forge l’identité de ce peuple ?
Au XIXe siècle, le centre de Paris se situe autour de l’Hôtel de Ville. Il y a très peu de lumière (la fée électricité n’est pas encore passée par là), les immeubles sont bas (ils ne seront rehaussés que lors des grands travaux haussmanniens) et donnent sur des cours étroites dans lesquelles les habitants n’hésitent pas à jeter des déchets divers et variés. Les épidémies sont fréquentes. La population explose à travers une immigration massive qui trouve refuge dans la zone près de la Porte de Clignancourt (à peu près au niveau des actuelles puces de Saint-Ouen).

Ce peuple exerce une multitude de métiers comme tondeur de chiens ou porteur d’eau (en bas, à gauche sur la gravure). Remarquez également ce que les habitants portent aux pieds : des sabots, particulièrement résistants à l’usure.

John James Chalon, Les tondeuses de chiens (1820)

Thomas Girtin, Le faubourg et la Porte Saint-Denis (1801)

Les petits ramoneurs sont particulièrement symboliques de cette migration professionnelle qui va et vient selon les saisons. Ce sont surtout les enfants, plus aptes à se faufiler dans les cheminées, qui exercent ce métier. Ils ne sont pas épargnés malgré leur jeune âge et doivent exercer des labeurs difficiles afin d’aider leurs familles à vivre.

Charles Nègre, Les Ramoneurs en marche avant mai 1852

C’est au XIXe siècle que la première enquête parlementaire voit également le jour avec toute une série de questions portant sur les conditions de travail. Cependant, le questionnaire est adressé aux patrons ce qui fausse les données recueillies.
Parmi ces anciens métiers dont la plupart ont aujourd’hui disparu, nous découvrons le marchand de coco qui vendait de l’eau parfumée à la réglisse, le vitrier et son portoir (métier toujours en activité), la foire aux maçons sur la place de l’Hôtel de Ville ou encore les Forts des Halles qui étaient des manutentionnaires chargés de transporter les marchandises entre l’extérieur et l’intérieur des pavillons des Halles de Paris. Afin de devenir « Fort », il fallait prouver sa force en transportant une charge de 200 kg sur 60 mètres sans aucune aide extérieure.

Augusta Lebaron, Un marchand de coco (1842)

Les femmes exercent souvent un métier ayant trait à l’entretien du linge. La propreté est alors associée au blanc (toiles de lin, de coton, de chanvre…) Sous le Second Empire, il existe environ 70.000 blanchisseuses à Paris qui travaillent depuis leurs domiciles à la lumière du jour, parfaites représentantes du Sweating System (exploitation du prolétariat).

Léon Delachaux, La Lingère (1905)

C’est un travail épuisant à l’image du tableau de Degas. L’eau n’est pas propre car non traitée. L’apparition de l’eau de javel en 1780 aide cependant à maintenir le blanc du linge et un semblant de propreté.

Edgar Degas, Les Repasseuses (1884)

Le monde des ouvriers spécialisés est plus enviable car lié à des activités de luxe pour les classes supérieures. Ainsi, les tabletiers garnisseurs ou les serruriers ont des modes de vie un peu plus confortables que la majorité du peuple. Ils bénéficient d’un week-end de deux jours tout au long du XIXe siècle.

L’exposition s’attache ensuite à retracer la vie quotidienne du peuple au cours du XIXe siècle. Les logements sont rares et de nombreuses activités s’organisent dans les cours d’immeubles. C’est d’ailleurs ainsi que le métier de concierge verra le jour.
Ces cours sont pourtant des lieux insalubres : il n’existe aucun système d’évacuation des eaux usées, celles-ci sont jetées depuis les fenêtres. Cela entraîne de graves problèmes d’hygiène qui donnent lieu à de grandes épidémies (comme celle de choléra en 1832).

Eugène Atget, Cour, 178 avenue de Choisy (1913)

On peut découvrir quelques objets de la vie courante comme un petit réchaud à braises qui se trouve être également la seule source de chaleur du foyer. Les familles nombreuses s’entassent souvent dans une même pièce. On boit beaucoup de vin car il sert à la fois de reconstituant et de valeur sûre car non souillé contrairement à l’eau. L’alcoolisme est très répandu, la population tiraillée par la faim comme nous allons le voir un peu plus loin.

La première cité ouvrière de Paris voit le jour en 1849 sur une idée de Napoléon III. Elle n’aura guère de succès à cause d’un règlement interne draconien et des loyers très élevés. Ces cités sont pourvues de toilettes, de salles de bain et d’un médecin. Ces luxes restent hors de portée pour une population majoritairement pauvre.

Les logements sont souvent pourvus du strict nécessaire. Ci-dessous un réchaud et un petit pot en terre pour la nourriture.

Eugène Atget, Petite chambre d’une ouvrière, rue de Belleville (1910)

Dans une vitrine, le visiteur peut découvrir une paire de sabots cloutés. Les clous s’usent sur la chaussée, préservant le bois. A côté, un bleu de travail qui évoque le monde des ouvriers. Pour les femmes, un ensemble composé d’une chemise de jour, d’un corset et d’un jupon d’une blancheur étincelante. Pourtant, l’hygiène des corps n’est pas une priorité : on se lave environ une fois par semaine en été et une fois par mois en hiver.

La criminalité est élevée notamment dans certains quartiers (Belleville, Ménilmontant, etc.) Un tableau de pipes en terre attire l’attention. Il s’agit d’une collection d’objets ayant appartenus à des condamnés à mort. Des notes donnent le nom du propriétaire et son attitude au cours de sa détention ou avant son exécution.

Pipes en terre et autres objets ayant appartenu à des condamnés à mort rassemblés par leur surveillant (1885)

Les pipes sont cassées le long de la tige, détail intrigant qui rappelle l’expression « casser sa pipe ». J’ai effectué quelques recherches et j’ai découvert que cette expression serait née sous le Premier Empire pendant les guerres Napoléoniennes.
Sur les champs de bataille, les médecins militaires ne disposaient pas du matériel nécessaire pour anesthésier les soldats avant les amputations. En guise d’anesthésiant, on leur donnait une pipe à mordre afin d’éviter qu’ils ne crient. Si le soldat succombait à ses blessures, il lâchait alors la pipe qu’il tenait entre ses mâchoires, et celle-ci se brisait en tombant.
Les pipes exposées auraient-elles été cassées afin de souligner la destinée funeste des condamnés à mort ? Parmi les criminels dont les noms sont ici exposés figure celui de Billoir. Retenez-le bien car nous aurons l’occasion d’en reparler.

Même si les moments de repos sont rares, les Parisiens trouvent des occasions de s’amuser. Les loisirs sont simples : la promenade (on quitte alors le centre de Paris pour Montmartre), un pique-nique, un verre dans un cabaret ou quelques danses dans les guinguettes (dont le célèbre Moulin de la Galette). Il y a alors une véritable fascination pour le spectacle au point d’organiser des journées gratuites pour le peuple.

Jean-Baptiste Lesueur, Famille allant à la guinguette (entre 1790 et 1800)

Une salle est réservée à l’œuvre d’Honoré Daumier. Fils de vitrier, il porte sur le peuple dont il est lui-même issu, un regard positif.

Il peint un peuple courageux et digne, plein de tendresse envers ses enfants.

Honoré Daumier, Le Baiser (1845)

On pourrait croire parfois qu’il critique le peuple en soulignant sa voracité ou ses mauvaises manières. En réalité, il met l’emphase ici sur la faim qui tenaille les entrailles.

Honoré Daumier, La soupe (vers 1864-1865)

Les immeubles au XIXe siècle étaient recouverts de peinture au plomb. C’est ce qui donne à Paris un aspect d’une blancheur immaculée, en arrière plan de cette peinture.
Lorsqu’on découvrira l’aspect nocif du plomb, les façades seront modifiées mais le peuple se plaindra d’avoir perdu le blanc des immeubles.

Honoré Daumier, La Blanchisseuse (vers 1863)

La musique est également très appréciée, on le voit dans ce dessin à travers la fascination du petit garçon en habit de travail. Les joueurs d’orgues servaient également de contacts à la police.

Honoré Daumier, Le joueur d’orgue de barbarie (vers 1864-1865)

Mais Honoré Daumier était surtout connu pour ses lithographies et ses caricatures.

Honoré Daumier, Les gens de justice n°15

Le parcours se poursuit sur le thème de l’indigence. Les conditions de précarité sont telles que certaines personnes peuvent basculer dans la pauvreté en cas de maladie, d’accident ou de chômage. On fait alors appel au Mont-de-piété en engageant ses effets contre un peu d’argent. La population qui se rend au Mont-de-piété est très variée : ouvriers, grisettes, dandys désargentés…
Le plus souvent, on engageait son matelas pour une raison très simple : ceux-ci étaient systématiquement nettoyés et débarrassés des puces et autres vermines qui l’infestaient. Il suffisait de le récupérer quelques jours plus tard.

Ferdinand Heilbuth, Le Mont de Piété (1861)

La figure du chiffonnier illustre bien cette précarité. Ceux-ci travaillent la nuit et inquiètent la police au point de devoir se faire référencer.
Au XIXe siècle, des piles de détritus dans les rues attendaient le passage des tombereaux au petit matin. Les chiffonniers récupéraient les chiffons mais également les os de boucherie. Les sucreries sont alors en pleine expansion et le sucre est extrait du raisin et de la betterave. Coloré à l’origine, on blanchit ce sucre en le filtrant avec de l’os calciné… ou du sang de cheval.
Les chiffonniers récupéraient également la suie et les boîtes en métal pour la fabrication des jouets. En 1883, M. Poubelle mettra leur activité en danger. On autorisera alors les chiffonniers à fouiller les piles dans les rues une heure seulement.

Chiffonnier en 1899

Les abandons d’enfants sont légion car les mères n’ont pas les moyens de les garder. Ils sont déposés à l’assistance publique.
Devant les couvents, on trouve une petite porte qu’on ouvre avant de déposer les nouveau-nés dans un tour d’abandon, on sonne une cloche pour prévenir de son « dépôt » avant de s’enfuir dans la nuit. Les orphelins sont pris en charge par l’Eglise puis mis dehors dès qu’ils sont en âge de se débrouiller seuls. Livrés à eux-mêmes, ces enfants sombrent très rapidement dans la délinquance.
Parallèlement, la philanthropie se développe ce qui n’est pas sans nous rappeler certains passages de Germinal (Cécile étranglée par le père Maheu alors qu’elle vient faire la charité avec ses parents) ou des Misérables (la visite de Jean Valjean et Cosette aux Thénardiers).

Tour d’abandon – L’internaute Magazine – Crédit photo : Mélanie Layec

La dernière salle évoque à nouveau le danger que représente le peuple aux yeux des classes supérieures. La peur du crime va augmenter au cours du XIXe siècle. Peur qui s’accompagne d’une certaine fascination jusqu’à l’âge d’or du fait divers à la Belle Epoque.
C’est dans ce contexte que nous retrouvons le nom de Baptiste-Joseph Billoir dans l’affaire du crime de Saint-Ouen. Cet homme avait en effet assassiné sa compagne, une bretonne nommée Jeanne-Marie Le Manach, avant de la dépecer et de balancer les restes dans la Seine. Cette affaire, comme celle de l’incendie du Bazar de la Charité attirera de nombreuses personnes à la morgue qui viendront « en visite ».

On évoque également les barricades qui ont jalonnées le siècle : l’issue des trois Glorieuses de 1830, de février et juin 1848 et de la Commune en 1871 qui furent réprimées dans le sang. Dernière image de l’exposition : un bourgeois qui demande du feu à un chiffonnier sous les yeux amusées d’un témoin. Deux mondes qui se croisent, aux antipodes l’un de l’autre, sans vraiment se rencontrer. Ou la parfaite illustration de la lutte des classes.

Hippolyte Bellangé, Les Extrêmes se touchent (1823)

 

22 replies »

  1. Oui tout à fait, je suis familière avec le cycle des Rougon Macquart
    Si ceci ne vous dérange pas, j’ai une question, donc le peuple à la fin du 19eme et au 20eme siècle est un peuple dominant puisque tout ce fait avec l’accrod du peuple, auriez vous une oeuvre litteraire qui montre ceci ?

    • Excusez-moi de mon délai dans la réponse, je n’étais pas à Paris ces derniers jours.

      Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée d’un peuple dominant au XIXe siècle. Certes, il est dominant en nombre puisqu’il représente la majeure partie de la population mais il n’a aucun droit, ni aucun pouvoir. Le pouvoir est entre les mains des élites. Les seuls moments dans l’Histoire pendant lesquels le peuple devient dominant (selon moi), c’est pendant les périodes révolutionnaires. Et ce n’est jamais que temporaire, les révoltes sont toujours réprimées dans la violence et le sang.
      Du coup, je pense surtout à Germinal de Zola.

    • Oui, le peuple est devenu décisionnaire au XXème siècle seulement avec l’apparition de la République (littéralement res publicae qui signifie « chose publique ») Et encore, le droit de vote n’a été donné aux femmes qu’en 1945.

    • Pour le moment…
      En tout cas, il est intéressant de noter, dans le programme d’un candidat actuel à l’élection présidentielle, l’idée d’un recours plus fréquent aux référendums. Cela peut ouvrir des pistes de réflexion.

  2. […] Je tenais absolument à vous parler d’une exposition qui se déroule actuellement aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et qui se propose d’explorer les relations entre l’art et la finance en Europe au XIXe siècle. Si ces relations ne m’ont pas paru particulièrement probantes au sein de l’exposition, je l’ai trouvée très intéressante pour les comparaisons que j’ai pu établir avec Le peuple de Paris au XIXe siècle qui a récemment eu lieu au musée Carnavalet (disponible en cliquant sur ce lien). […]

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