A travers Paris

Dans Paris : à la découverte du Marais.

 

A l’origine, le Marais désignait la zone inondable entre la Seine, plus large qu’aujourd’hui, et un bras mort de la rivière situé au niveau des Grands Boulevards. La Seine s’est ensuite retirée en laissant sur place des marais qui se situaient à peu près entre les actuelles zones République / Bastille / Beaubourg. Voilà donc l’origine du nom de ce quartier.
Les marais sont ensuite asséchés et la zone est occupée à partir du XIIe siècle par de nombreux ordres religieux : l’ordre du Temple, le couvent des Blancs-Manteaux, etc. Les premières habitations voient le jour au XVIe siècle sous l’impulsion d’Henri IV. Il fera, entre autre, aménager les berges hautes et basses ou encore la Place des Vosges. Le quartier va alors devenir un lieu très prisé par la noblesse parisienne et nous pouvons encore y voir de nombreux hôtels particuliers issus de cette époque. Le XVIIe siècle sera le siècle d’or du Marais. A partir de 1682, la noblesse va peu à peu le déserter pour suivre Louis XIV à Versailles.
Les hôtels sont alors rachetés en copropriété par des commerçants et des artisans afin d’y installer des usines ou encore des ateliers. Au XIXe siècle, le quartier est épargné par les grands travaux haussmanniens. Dans les années 60, le quartier est devenu insalubre et manque d’être rasé par Le Corbusier afin d’y bâtir de hautes tours, plus modernes, projet qui aurait définitivement et à jamais changé le visage de la ville. Heureusement, André Malraux lance un programme de sauvegarde et de préservation qui permettra de sauver le Marais.

Nous commençons donc notre promenade en abordant la partie la plus ancienne de ce quartier avec l’Hôtel de Sens.
Ce bâtiment est l’un des plus vieux du Marais. Il fut pendant très longtemps la demeure des archevêques de Sens, l’archevêché de Paris relevant de celui de Sens jusqu’en 1622. Aujourd’hui il abrite la bibliothèque Forney, très prisée par les étudiants en Histoire de l’Art. Cet hôtel accueillit une autre illustre hôtesse : Marguerite de Valois plus connue sous le nom de la Reine Margot.

L’Hôtel de Sens, vue depuis les jardins

Suite à de nombreuses manigances, Marguerite a été chassée de la cour de France par son propre frère Henri III et s’est réfugiée en Auvergne où elle n’a pas abandonné sa vie libertine pour autant. En 1589, son époux Henri IV dont elle vit séparée depuis de nombreuses années accède enfin au trône. Marguerite étant stérile et Henri IV désirant ardemment une descendance, elle lui propose l’annulation de leur mariage à condition qu’il épouse « une princesse de sa qualité. » La reconnaissance de nullité est prononcée le 17 décembre 1599 et Henri pourra épouser Marie de Médicis un an plus tard.
En échange, Margot reçoit une rente confortable et peut regagner Paris. A 50 ans, elle s’installe à l’Hôtel de Sens accompagnée de deux amants : le jeune Vermont, fils de sa dame d’honneur Gilone de Matignon et Saint-Julien, Julien Dat, fils d’un charpentier d’Arles. Ce dernier était devenu le favori de Marguerite rendant le petit Vermont fou de jalousie.

L’Hôtel de Sens, vue depuis la cour

Le 5 avril 1606, Marguerite et son jeune amant revenaient de la messe aux Célestins et s’apprêtaient à descendre de leur carrosse au niveau des vantaux de l’Hôtel de Sens. Vermont s’élança sur le marchepied et abattit son rival d’un coup de pistolet. Deux jours plus tard, Vermont fut décapité devant la porte à l’endroit même où il avait commis son crime. Après le meurtre de Saint-Julien, Margot quitta rapidement cet Hôtel, folle de chagrin, pour aller vivre au Pré aux Clercs. De nombreux pamphlets virent le jour :

« La Reine Vénus, demi-morte
De voir mourir, devant sa porte
Son Adonis, son cher amour,
Pour vengeance a, devant sa face
Fait desfaire en la mêsme place
L’assassin presque au mesme jour.
Las, de ce sang jugeant coulpable
Son œil et ce lieu misérable
Elle quitte l’hôtel de Sens
Comme un hôtel de sang infâme
Où il a laissé la bonne femme
Les reliques de son bon sens. »

La porte devant laquelle Saint-Julien fut assassiné

L’Hôtel de Sens, vue depuis la rue et la porte

Un peu plus loin, rue des jardins Saint-Paul, vous pouvez découvrir un vestige de la muraille de Philippe Auguste qu’il fit construire avant de partir pour la troisième croisade. Il en existe d’autres vestiges à travers Paris et vous avez déjà sans doute eu l’occasion d’en voir un autre fragment au niveau des commerces du Carrousel du Louvre.

Vestiges de la muraille de Philippe Auguste

Le mur d’origine mesurait environs 9 mètres de haut pour 2 à 3 mètres d’épaisseur. Il y avait des tours tous les 60 mètres, l’une des plus connues étant la Tour de Nesles qui se trouvait à la place de l’actuelle Académie française.
La portion que vous pouvez voir ci-dessous date de 1200 environ et, à droite, se trouve un fragment de la Tour Montgomery. Elle doit son nom à Gabriel de Montgomery qui y a été enfermé suite au tragique décès du roi Henri II.

La muraille Philippe Auguste avec, au fond, un fragment de la Tour Montgomery

Le 30 juin 1559, Henri II organise un grand tournoi, rue Saint Antoine, afin de célébrer le mariage de sa fille. Lors d’une joute, il est accidentellement blessé par Gabriel de Montgomery d’un éclat de lance dans l’œil. Malgré les soins d’Ambroise Paré, il meurt le 10 juillet. Considéré comme régicide et malgré l’absolution du roi de la moindre faute dans cette affaire, Gabriel s’est déjà enfui en Angleterre. Il ne sera rattrapé que de nombreuses années plus tard et pour des raisons différentes (sa conversion au calvinisme et son ralliement aux Réformés dont il était devenu l’un des principaux chefs de guerre), enfermé dans cette tour avant d’être transféré à la Conciergerie et exécuté en 1574.

Depuis la tour Montgomery, vous pouvez gagner à pieds le Village Saint-Paul. En cet endroit se dressait l’Hôtel Saint-Pol.

Le Village Saint-Paul dans le Marais

Après l’invasion du palais de la Cité par les bourgeois d’Etienne Marcel, Charles V décide la construction de l’Hotel Saint-Pol. Le Village actuel est installé sur les terrains des jardins de l’Hôtel. Charles V veut en faire un lieu de plaisance, de réception : « L’hôtel solennel des grands ébattements » et y installe un aquarium, des volières et même une ménagerie composée de lions et de singes.
Son fils Charles VI « le fol » s’y installe à son tour. Souffrant d’accès de folie qui le conduisent à tuer quatre hommes de sa propre suite, le roi a une santé mentale pour le moins chancelante.
Le 28 janvier 1393, sa femme Isabeau de Bavière ordonne un charivari. Charles VI et cinq seigneurs décident de se déguiser en sauvages. Ils se mettent nus, enduisent leur corps de poix, de poils, de plumes et décident de s’enchaîner les uns aux autres. Leur apparition fera un grand succès auprès des convives jusqu’à ce que le duc d’Orléans, frère du roi, qui a passé le début de la soirée à boire dans une taverne, arrive. Stupéfait par ces « sauvages », il s’empare d’une torche pour mieux voir… La poix s’enflamme et les seigneurs, enchainés, ne peuvent s’enfuir. Le roi survivra à un funeste destin grâce à l’intervention de sa tante Jeanne de Boulogne qui étouffera les flammes à l’aide de sa robe. Il perd définitivement la raison suite à cet évènement resté célèbre dans l’Histoire sous le nom de Bal des Ardents.

Le Bal des Ardents, miniature du milieu du XVe siècle

L’Hôtel sera alors rasé car jugé maudit. Il sera reconstruit vers 1545 sous le nom de Château de la Reine-Blanche.
Aujourd’hui le Village Saint-Paul est un petit havre de paix en plein cœur de Paris, structuré autour de cours intérieures qui abrite essentiellement des magasins d’antiquités, de brocantes et de métiers d’art.

Le Village Saint-Paul

Poursuivez votre route vers la rue de Rivoli et vous arriverez devant l’Hôtel de Sully, demeure de Maximilien de Béthune, premier duc de Sully, ancien ministre des finances et surintendant des bâtiments du roi Henri IV. De nos jours, il abrite le Centre des monuments nationaux.
La façade côté cour se compose d’une multitude de décors dans le style Renaissance.

L’Hôtel de Sully depuis la cour intérieure

On y retrouve de nombreuses allégories : l’Automne que l’on reconnait aux grappes de raisins et l’Hiver représenté par un vieillard muni d’une canne.

Allégories de l’Automne et de l’Hiver

Sur les côtés, nous reconnaissons les quatre éléments : à gauche l’Air avec un caméléon et le Feu symbolisé par un dragon crachant des flammes ; à droite l’Eau, un vase sur l’épaule et la Terre protégée par un lion. Remarquez la Terre comme mère nourricière, son ventre bombé suggérant la fertilité.

Allégories de l’Air et du Feu

Allégories de la Terre et de l’Eau

Depuis le jardin, la façade répète les allégories avec un Printemps fleuri, l’Eté et ses gerbes de blé.

Allégories du Printemps et de l’Eté

Au fond, l’orangerie dont le pavillon de droite donne directement accès à notre prochain point de visite…

Jardins de l’Hôtel de Sully avec, au fond à droite, l’Orangerie

L’Hôtel de Sully permet en effet d’accéder directement à la Place des Vosges, carré parfait, dont nous devons la réalisation à Henri IV. A l’origine, cette place s’appelait Place Royale et c’est la plus ancienne de Paris (avec la place Vendôme). C’est sous l’impulsion de cette place que le quartier du Marais a pris son essor.

La Place des Vosges

Un édit royal datant du XVIIe siècle a imposé l’unité de la composition des bâtiments (enduits couleur brique) et leur hauteur. Peu importe la composition en arrière des façades qui diffèrent les unes des autres.

La façade de la Place des Vosges

La Place Royale est devenue la Place de la Liberté sous la Révolution. En 1800, elle prend le nom de Place des Vosges sous le Consulat afin d’honorer les citoyens du département qui paieraient leurs impôts le plus rapidement.
La Place des Vosges a abrité bon nombre de célébrités dont Madame de Sévigné née au n°1 bis, la maison de Victor Hugo au n°6…

Nous rejoignons le dernier Hôtel particulier de notre visite que vous connaissez sans doute déjà : le musée Carnavalet. A l’origine, l’Hôtel a été construit pour Jacques des Ligneris, président au parlement de Paris.
En 1578, il est racheté par Mme de Kernevenoy, amie de la Reine Margot. Partageant la même passion de la chair que son illustre amie, Mme de Kernevenoy n’hésitait pas, dit-on, a partager sa couche avec ses domestiques et ses valets. Par déformation du nom original, Kernevenoy serait donc devenu, par un calembour, Carn-a-valet (carne à valet) puis Carnavalet. En l’apprenant, Madame de Kernevenoy aurait éclaté de rire en disant : « Ah ces Parisiens ! Ils n’ont jamais su prononcer les noms bretons ! »

Le musée Carnavalet

De 1677 à 1696, l’Hôtel est loué par Madame de Sévigné qui y tiendra Salon. Or, c’est l’époque même de la Préciosité. En société, il est de bon ton de briller par sa culture, son bel esprit. L’endroit même de la pose d’une mouche révèle un caractère, un état d’esprit. L’une de ces plus célèbres Précieuses est Ninon de Lenclos, également connue pour être l’une des plus belles femmes de son temps.

Ninon de Lenclos, gravure par Antoine-Jean-Baptiste Coupé

Collectionneuse d’amants, elle charmera le marquis de Sévigné puis son fils, Charles de Sévigné qui n’avait pas hérité des dons paternels puisqu’elle dira de lui : « Je l’ai trouvé fort maladroit à la chose. »
Madame de Sévigné ne semblait pas porter Ninon dans son cœur puisqu’elle écrit à sa fille en mars 1671 : « Votre frère entre sous les lois de Ninon, je doute qu’elles lui soient bonnes. Il y a des esprits à qui elles ne valent rien : elle avait gâté votre père. Il faut le recommander à Dieu… » Puis en avril : « Mais qu’elle est dangereuse, cette Ninon ! Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil à celui d’un certain M. de Saint-Germain… Quelle corruption ! »
Ninon introduisit également dans ses salons le fils de son notaire, le jeune François-Marie Arouet, futur Voltaire, en qui elle reconnut un bel avenir. A sa mort, elle lui légua 2000 livres afin de parfaire son éducation.

Le musée Carnavalet, le Salon d’Uzès

 

2 replies »

  1. Chère Aurore, décidément, on ne voit plus Paris avec cette indifférence qui ME caractérisait lorsque je passais devant les endroits où ces commentaires courts et précis nous ont promené….
    Merci pour ce regard précieux….
    Lou

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