Anecdotes & Peinture

Couples d’artistes : Elizabeth Siddal et Rossetti – Camille Claudel et Rodin

 

Le 26 mai 1821, Pierre Paul Prud’hon se rend à son atelier pour y découvrir le corps sans vie de Constance Mayer, son élève, collaboratrice et maîtresse de longue date. Dans la crainte permanente de perdre son amant et lasse de ses refus de l’épouser, elle s’était tranchée la gorge avec son rasoir. Des années durant, elle avait pris soin de Prud’hon et de sa famille, amputant sérieusement le capital que lui avait laissé son père en héritage, tout en devant faire face à l’hostilité grandissante des enfants du peintre.

Constance Mayer, Autoportrait (1801)

Pour diverses raisons, l’histoire de la peinture est pleine de ces artistes hommes et femmes qui ont formé un couple dont l’issue est parfois heureuse mais le plus souvent tragique.
Entre ces couples, les rapports sont compliqués, passionnés. Pour les femmes, ces liaisons se révèlent extrêmement contraignantes car elles les relèguent dans l’ombre de leurs compagnons, leur refusant le statut d’artiste à part entière.

Au sein du mouvement Préraphaélite, les femmes jouent un rôle très important car elles sont à la fois modèle et muse inspiratrice. Parmi les nombreuses femmes qui fréquentent la Confrérie, plusieurs sont elles-mêmes artistes à l’exemple d’Elizabeth Siddal, épouse de Gabriel Dante Rossetti.

Le style et le choix iconographique d’Elizabeth Siddal sont parfaitement en accord avec l’esthétique préraphaélite, et parfois très proche du travail de Rossetti. Elle privilégie toutefois une atmosphère plus intime et quotidienne, nettement moins épique et solennelle que dans les œuvres de son mari.

Elizabeth Siddal, Clerks Saunders (1857)

Plusieurs des œuvres de Rossetti sont dédiées à son épouse. Leur relation, à la fois passionnée et tourmentée, se terminera tragiquement avec la mort accidentelle d’Elizabeth par overdose de laudanum. En réalité, plusieurs indices suggèrent l’hypothèse du suicide (une lettre aurait été retrouvée) mais le suicide étant, à l’époque, un péché mortel, elle aurait été détruite par Rossetti.

Dante Gabriel Rossetti, Elizabeth Siddal Seated at an Easel (1852)

En 1862, Rossetti enterre Lizzie avec le seul exemplaire existant de ses carnets de poésie.
Dans son imaginaire, sa femme se confondait avec la Béatrice de Dante et un an après sa mort, il peint Beata Beatrix en hommage à la disparue.

Dante Gabriel Rossetti, Beata Beatrix (1864-70)

Quelques années plus tard, en 1869, il fait déterrer Elizabeth au cimetière de Highgate (celui-là même de la fameuse affaire du vampire dans les années 70) afin de récupérer ses poèmes. Selon la légende, le corps de la jeune femme était incroyablement bien conservé et ses longs cheveux roux avaient continué à pousser dans la mort. Rossetti put publier un recueil composé d’anciens et de nouveaux poèmes mais il se sentit tellement coupable d’avoir profané la tombe qu’il tenta de se suicider par ingestion d’un flacon de laudanum en 1872.
Parmi les poèmes publiés, figurait Without Her, une réflexion sur la vie après le décès de l’être aimé :

What of her glass without her? The blank grey
There where the pool is blind of the moon’s face.
Her dress without her? The tossed empty space
Of cloud-rack whence the moon has passed away.
Her paths without her? Day’s appointed sway
Usurped by desolate night. Her pillowed place
Without her? Tears, ah me! For love’s good grace,
And cold forgetfulness of night or day.
What of the heart without her? Nay, poor heart,
Of thee what word remains ere speech be still?
A wayfarer by barren ways and chill,
Steep ways and weary, without her thou art,
Where the long cloud, the long wood’s counterpart,
Sheds doubled up darkness up the labouring hill.

–Dante Gabriel Rossetti, Extrait de Without Her.

La vie dramatique de Camille Claudel, racontée par la littérature et le cinéma, est indissociable de celle d’Auguste Rodin. Les deux artistes s’influencèrent mutuellement et la comparaison entre leur style respectif est très intéressante.

Mais si l’œuvre de Camille est proche de celle de Rodin, elle n’en est jamais une imitation. Leur collaboration sur le plan artistique fut féconde et bien des œuvres de Rodin sont nées sur une suggestion de Camille ou se sont inspirées de son travail.

Auguste Rodin, L’Eternelle Idole (1889)

Camille passe de l’expressivité puissante du style de Rodin à un art plus intime qui révèle dans le marbre la fugacité et l’intensité de l’instant. Ses sculptures élégantes, parfois de tendance Art Nouveau, sont toujours tourmentées et poignantes.

Camille Claudel, L’Abandon (1888)

Considérée comme géniale par Mirbeau, elle ne recevra aucune commande de l’Etat au cours de sa carrière. A jamais « élève de Rodin », elle vit misérablement et s’enferme peu à peu dans la solitude.

Inquiète et fragile, Camille passa les trente dernières années de sa vie dans un asile d’aliénés, dans une affreuse solitude, ses visites et sa correspondance étant restreintes à la demande de sa propre famille. Elle ne s’adonnera plus à la sculpture, « cet art malheureux (…) plutôt fait pour les grandes barbes et les vilaines poires que pour une femme relativement bien partagée par la nature. »
Elle meurt le 19 octobre 1943 et son corps est déposé dans une fosse commune, faute d’avoir été réclamé par ses proches.

 

3 replies »

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    – Soazic Boucard

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