A travers Paris

L’Hôtel de la Païva, splendeur d’une courtisane – Le rez-de-chaussée

 

Au 25 de l’avenue des Champs-Elysées se cache, entre deux immeubles, un petit joyau de l’architecture du Second Empire.
Bienvenue à l’hôtel de Païva qui appartient au Traveller’s Club depuis 1903. Depuis, ce club privé exclusivement réservé aux hommes (et à leur seules épouses) l’a fait classé aux monuments historiques en 1980 et en assure l’entretien et la restauration. Il autorise uniquement les visites le week-end aux groupes accompagnés par un guide conférencier.

L’hôtel de style néo-Renaissance est incrusté de plaques de marbre et de sculptures. Au beau milieu de la partie supérieure se trouve une tête de femme, également dans un style Renaissance, qui représenterait La Païva, la tradition étant de faire figurer le propriétaire sur la façade. C’est l’architecte Pierre Manguin qui supervisa les travaux de 1855 à 1866.

A l’extérieur, le système d’entrée est resté le même : deux grandes portes en bronze sculptées par Eugène Legrain permettaient l’entrée et la sortie des fiacres. Aujourd’hui, le vestibule de l’Hôtel se trouve dans le prolongement de l’entrée, à l’endroit même où passaient les fiacres de l’époque.

Esther Lachmann, marquise de Païva, dite « La Païva » naît à Moscou en 1819. Elle fuit très tôt la misère de son pays pour rejoindre la France, espérant y faire fortune. Elle commence sa carrière sur le trottoir et on raconte qu’un jour, un client l’éjecte de son fiacre. Humiliée, elle se promet de faire construire un magnifique hôtel à l’endroit même où elle est tombée si elle fait fortune. Très rapidement, elle devient l’une des plus célèbres cocottes du XIXe siècle.

Brièvement mariée à un noble portugais, le marquis de Païva, dont elle épouse surtout le nom et le titre, elle épouse plus tard, à 40 ans passés, le comte Guido Henckel von Donnersmarck, cousin de Bismarck, de 11 ans son cadet qui lui offre le Château de Pontchartrain et entreprend la construction d’un hôtel somptueux.

Dans un article du Figaro de l’époque, nous pouvons lire : « […] bien que l’hôtel ne soit pas encore aménagé, Madame la Marquise de Païva peut s’y installer ; le trottoir vient d’être terminé. » Anecdote amusante qui prouve que la société de l’époque n’est pas particulièrement tendre avec les courtisanes.

Le décor de l’Hôtel est pour le moins fastueux. Il a été conçu de façon à montrer la richesse à laquelle la Païva était parvenue. Chose rare : il s’agit du seul hôtel particulier qui reste fidèle à son décor et son plan d’origine.
Dans le grand salon trône une cheminée monumentale en marbre rouge réalisée par Eugène Delaplanche. De part et d’autre se trouvent deux statues en marbre blanc de Carrare : l’un représentant l’allégorie de la Musique (à droite) et l’autre l’Harmonie (à gauche.)

La Païva aurait ici aussi servie de modèle. Il faut dire que la marquise était moins avare de son corps que de son visage. Il n’existe pas de photographie authentifiée du visage de La Païva. Se sachant d’une beauté peu classique, elle refusait les représentations iconographiques si ce n’est de dos afin de préserver son mystère.

La marquise de Païva vers 1860. Photographie Alophe. Courtesy Lumière des Roses / Coll. Particulière

Le sol se compose de plusieurs essences de bois. Au mur de chaque côté de la pièce se trouvent de monumentales glaces de Saint-Gobain que la manufacture d’origine ne sait plus produire de nos jours (le problème s’est posé lors de la restauration.) Elles sont placées en abîme de façon à donner l’impression d’un espace qui se multiplie à l’infini.

De chaque côté de ces miroirs se trouvaient quatre tableaux, aujourd’hui disparus, représentant quatre femmes de l’Histoire : Cléopâtre, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et Catherine de Russie.
Les lambris et les portes sont incrustés de lapis-lazuli.
Au plafond figure une peinture de Paul Baudry (connu essentiellement pour son travail à l’Opéra Garnier) Le jour poursuivant la nuit, là encore la marquise aurait servi de modèle au nu de la Nuit.

Les petits amours surplombant les lustres sont l’œuvre de Jules Dalou.

Au quatre coins de la pièce sont représentées les Muses par couples de deux. Dans la mythologie, les Muses sont au nombre de neuf et il en manque donc une. Faudrait-il voir dans la maîtresse de maison la neuvième muse ? La question reste ouverte.

Le mobilier n’est plus d’origine et a disparu sans doute dans des collections particulières. Le Musée d’Orsay possède néanmoins une console et un cabinet. Ci-dessous une photo du même salon vers 1900 avec le mobilier d’origine et les tableaux que j’évoquais plus haut.

Un peu partout dans l’hôtel nous retrouvons les initiales de la marquise : le P de Païva enlacé avec un B. Pourquoi un B ? Blanche était le troisième prénom de la marquise qui l’utilisa systématiquement à partir de son mariage avec le comte. Une belle façon de se refaire une virginité.

Dans le prolongement du grand salon se trouve le salon de musique avec une banquette typique Napoléon III sous une rotonde représentant une Vénus sortant des eaux par Henry-Pierre Picou, sujet extrêmement populaire à l’époque (on pense notamment à la Vénus de Cabanel.)
Juste en face se trouve une cheminée sous une fenêtre, chose incroyable à l’époque, car l’évacuation de la fumée se faisait par un habile montage dans les murs, système audacieux et innovant, destiné à souligner une fois encore la fortune des habitants.

La pièce suivante est une nouveauté inhérente au XIXe siècle puisqu’il s’agit de la salle à manger.
La pièce est lambrissée jusqu’à mi hauteur avec des incrustations de plaques de marbre par l’ébéniste Antoine Kneib.
Les portes sont ornées d’allégorie (chasse, pêche, vendanges…) par Gabriel Ranvier.

Les murs sont tapissés de soieries lyonnaises dont on possède toujours les planches.
La cheminée est monumentale, en marbre de Carrare dans l’esprit de l’Ecole de Fontainebleau. Deux satyres (Jules Dalou) entourent la cheminée sur laquelle figurent deux lionnes couchées, œuvre d’Henri-Alfred Jacquemart, le sculpteur animalier qui nous a laissé les Sphinx de la Fontaine du Châtelet et le rhinocéros devant le Musée d’Orsay. Ces lionnes sont un clin d’œil à La Païva qui, dans la hiérarchie des courtisanes, était une « lionne » c’est-à-dire une courtisane confirmée par opposition au terme de « lorette » qui désignait les courtisanes débutantes.
Surplombant les lionnes, une bacchante par Jules Dalou, à la manière de Carpeaux en référence au Jeune Pêcheur à la Coquille qui se trouve au Musée du Louvre.

Le plafond est à coupole, à l’italienne, la déesse Diane y est représentée avec un cerf en référence à la Diane de Benvenuto Cellini qui se trouve au Château d’Anet.

On retrouve également des inscriptions en grec, en latin, en russe « On n’aime pas ce qui est bon mais est bon tout ce qu’on aime » ou en allemand « Bois ce qui est pur, mange ce qui est bon et bien cuit et dit ce qui est vrai. »
C’est dans ce petit salon que la marquise de Païva recevait ses amis de marque et cultivait son cercle littéraire exclusivement masculin. La marquise redoutait la concurrence mais il est également vrai qu’aucune grande dame ne consentit jamais à franchir le seuil de l’hôtel.

Dans un coin, un bar a été ajouté à l’ensemble. Et juste au-dessus se dresse un magnifique tableau de Girodet, prêt de la famille de Rothschild.

Le développement des chemins de fer permet de servir huîtres, vins, poissons frais, asperges et une grande nouveauté : la boîte de conserve !
Sous la monarchie, le service est à la française : le dîner est servi sous forme de buffet et chacun se sert selon son bon plaisir. Sous Napoléon III, le Ritz va introduire le service à la russe tel que nous le connaissons aujourd’hui : entrée, plat, dessert.
La table est donc débarrassée des mets et la maison Christofle invente toute sorte de plats afin de combler les vides. La marquise avait un jour commandé un surtout de table représentant Ariane chevauchant une panthère qui arriva trop tard au moment du dîner. Les frères Goncourt sont présents ce soir-là et la marquise « lâche le prix », comble de la vulgarité à leurs yeux. De cette invitation, ils vont laisser des écrits qui seront sans complaisance aucune :

Vendredi 24 mai 1867

« Gautier, qui est en ce moment le maestro di casa, nous présente à cette fameuse Païva, dans son légendaire hôtel des Champs-Élysées. Elle nous reçoit dans une petite serre. Une vieille courtisane peinte et plâtrée, l’air d’une actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux.
On prend le thé dans la salle à manger qui, avec tout son luxe et la surcharge de son mauvais goût Renaissance, ne ressemble guère qu’à un très riche cabinet de grand restaurant, à un salon des Provençaux, malgré tout l’argent de ses marbres, de ses boiseries, de ses émaux, de ses peintures, de ses candélabres d’argent massif, venant des mines du Prussien entreteneur qui est là.
[…] On sent tomber sur cette table magnifique, chargée de cristaux, éclairée de l’incendie des lustres, le froid, l’horrible froid, spécial aux maisons de putains jouant la femme du monde, et l’espèce de Mané Thécel Pharès d’ennui et de malaise qui glace, dans les palais de prostitution et dans les Louvres du cul, le naturel et l’esprit des gens qui y passent. »

Vendredi 31mai 1867

« […] Nous sommes dans ce salon fameux et qui ne vaut pas le bruit qu’il fait, au milieu de ces peintures faites ou encore à faire, destinées à figurer la fortune de la courtisane, commençant à Cléopâtre et finissant à la maîtresse de la maison versant de l’or à des pauvres d’Egypte.
Dans toute cette richesse, rien qui soit de l’art, que le plafond de Baudry. Un semis de dieux, un peu délié; un Olympe disjoint, mais d’une distinction de coloris délicieuse et au milieu duquel se lève une Vénus hanchant sut sa belle cuisse gauche, qui est; dans une riante apothéose de chair véronésienne, la plus adorable académie. Le reste, un rêve de tapissier, sans un morceau de passé, sans un meuble, une statue, un tableau, qui sauve une maison de l’ennui du nef et y met l’intérêt et l’amusant de l’historique.
Et l’on passe dans la salle à manger et l’on dîne. Alors, c’est l’exhibition du surtout, c’est la basse et bourgeoise invitation sans goût, sans pudeur, à admirer cela et à l’admirer toujours. On n’en dit pas le prix, mais on dit que chez tel fabricant, cela coûterait 80 000 francs. Et il faut que chacun, le poing sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment.
Et le compliment, si gros qu’il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor ne tarit pas sur le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce pacotilleur du XVIIIe siècle [erreur; lire : XIXe siècle], qui n’a fait là absolument que faire un faux Clodion. Il se vante de lui avoir fait avoir, cette année, la médaille de sculpture et s’indigne qu’on n’ait pas encore décoré ce modeleur de la maison où il mange.
Le dîner est bon, il est ordinaire, sans rien de ce qui doit étonner l’estomac chez une courtisane. Je fais la remarque, sur le service de Saxe où l’on vous sert, que toutes les assiettes sont creuses et que ce n’est que les assiettes à soupe d’un grand service. Tout le luxe me semble un peu ici comme les assiettes.
La femme, je la regarde, je l’étudie. Une chair blanche, des bras, des épaules qui se montrent par derrière jusqu’aux reins; des épaulettes qui tiennent à peine et cachent à demi l’aisselle; de beaux gros yeux un peu ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouk au bout; les ailes du nez lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite couleur de fard rouge dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans, des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires; et de chaque côté de la bouche, un sillon creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton, qu’il coupe d’un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d’une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans et qui prend ainsi, par instants, je ne sais quoi de terrible d’une morte fardée.
Et tout le dîner, dans un dialogue avec son architecte ou avec son comte, c’est un entonnement d’hosannas sur son hôtel et toutes les choses de son hôtel.
Après le café, on s’assoit dans le petit jardin muré, sans arbres, aux dessins de verdure de tapisserie, bâti comme un jardin de Pompéi, dans lequel arrive par bouffées sonores la musique de Mabille, les quadrilles de la prostitution à pied venant expirer aux pieds de la putain qui se vante d’avoir mille francs par jour de loyer à Paris et mille francs de loyer à Pontchartrain. […] »

Extraits de l’édition intégrale du Journal des Goncourt, R. Laffont, coll. «Bouquins», t. II.

Mérimée,quant à lui, disait : « Nous menons ici une vie terrible pour les mères et les cerveaux. »

La façade de la petite cour intérieure de l’hôtel est également dans un style néo-Renaissance.

Au XIXe, la terrasse était plus grande et l’un des bâtiments sur le côté n’existait pas puisqu’il s’agissait d’un accès direct aux écuries qui ne sont plus utilisées actuellement. Les colonnes dans la cour seraient un clin d’œil au Palais des Tuileries. Il s’agit de colonnes baguées qui ont été refaites à neuf grâce à l’aide des monuments nationaux.

Sur la gauche, dans le prolongement de la salle à manger, se trouve le jardin d’hiver. On s’était lassé des jardins à la française et la mode était alors aux plantes exotiques. C’est dans cette pièce que la marquise conservait ses végétaux à l’abri de l’hiver.

Cet article étant particulièrement long, je vous propose de reprendre la visite de ce superbe hôtel lors de mon prochain post (disponible maintenant en cliquant ici.)
Je m’excuse également pour les photos de cet article. Le jour de ma visite, les pièces étaient encombrées de matériel et de projecteurs à cause du tournage d’un film.

BIBLIOGRAPHIE :

 

20 replies »

  1. Ce commentaire est passionnant, limpide et stimulant, comme tous ceux que j’ai le plaisir de lire régulièrement chère Aurore.
    Un blog dont je ne me passerai pas….
    Merci infiniment !

    Lou FERREIRA
    Philosophe

    • Il est assez facile de s’inscrire le week-end même s’il faut le faire quelques semaines à l’avance. Mais il faut obligatoirement passer par un guide-conférencier.
      Par contre, je te déconseille largement celui avec lequel j’y suis allée : il était nul et il n’a fait que donner des informations erronées (je te fais suivre son nom par message privé.)

  2. Madame,

    J’ai beaucoup aimé votre texte. je souhaitais seulement vous signaler que le bas relief de Benvenuto Cellini qui était destiné à orner le château de Fontainebleau avant le portail du chateau d’Anet. Il est aujourd’ui conservé au musée du Louvre.

      • Une précision concernant le Journal des Goncourt : c’était un journal intime qui ne fut publié dans son intégralité qu’en 1956. La presse du XIXe siècle n’était pas plus libre ni libérée que la presse d’aujourd’hui.

        • Bonjour,

          Oui, le journal des Goncourt a été publié tardivement mais ma remarque concernait l’article du Figaro et son allusion au trottoir. Aujourd’hui, les journalistes ne pourraient pas écrire ce genre de commentaire sans être pointés du doigt par tous les partisans du politiquement correct…

  3. BONJOUR, Des précisions sur la PAIVA… Ils en existent aussi chez celui que l’on à nommé « Le léautaud du règne de Napoléon III » HORACE DE VIEL CASTEL-(EDITION BOUQUIN)

  4. Superbe commentaire qui me fait d’autant plus regretter d’avoit loupé récemment une visite, et donne d’autant plus envie de voir ce lieu extraordinaire.
    Le commentaire des Goncourt est assez étonnant et donne une vision hallucinée de l’ambiance des réceptions que l’on se devait d’offrir, à des mondains flagorneurs ou médisants, et souvent les deux à la fois.
    D’accord sur votre remarque à propos de la liberté de ton de la presse ; je connaissais le jeu de mot sur le trottoir, mais croyais qu’il avait été colporté oralement, j’ignorais qu’il avait été publié.
    Encore bravo pour votre blogue, que je vais suivre souvent.

  5. devant me rendre à paris pour un séjour culturel, j’aimerais visiter ce merveilleux hôtel particulier
    (vu à la télé) comment dois-je faire, merci de m’envoyer un mail
    je serais à paris du 18 au 24 juin

  6. je continue de consulter votre blog. Je « monte » régulièrement à paris pour visiter et « faire » des expo mais je n’avais jamais lu un article sur ce magnifique hôtel.
    Merci et félicitations pour votre blog

    • Merci à vous, votre enthousiasme fait plaisir à lire. J’espère que vous apprécierez tout autant les autres sujets, récents et anciens, que je me permets d’aborder régulièrement sur ce blog.

      Bonne journée et bonne lecture.

  7. Les temps ont changé il ne faut pas s’éterniser sur l’expression du trottoir…..Nous savons tous ce que ça veut dire mais aujourd’hui sachant respecter chacun pour ce qu’il fait ce qui doit rester c’est l’amour à l’art et grâce à une femme qui a voulu s’entourer de luxe nous avons la chance de pouvoir admirer sa collection et sa maison. Bon travail, je vous félicite. J’ai hâte de connaître cette beauté.
    Jeannette Pelet Libert à Malaga, Espagne

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *