Expositions

Cranach et son Temps au Musée du Luxembourg

 

Avec le déménagement, j’ai continué à courir les expositions sans pour autant avoir le temps d’écrire des articles. Je vous propose donc aujourd’hui de revenir sur la très belle exposition de l’œuvre de Lucas Cranach l’Ancien, qui s’est déroulée au Musée du Luxembourg.
De ce peintre, nous avons aujourd’hui conservé un millier de tableaux environ ce qui lui valut d’être surnommé Pictor Celerrimus, « le plus rapide des peintres. » C’est essentiellement en tant que peintre officiel de la cour auprès de l’électeur de Saxe Frédéric II Le Sage qu’il va se faire connaître et diffuser son œuvre.

Lucas Cranach l'Ancien, Autoportrait (1531)

Frédéric Le Sage était un personnage empreint de piété et fortement influencé par la dévotion moderne, un mouvement religieux qui encourage la méditation et les prières, en vouant un culte tout particulier à la Vierge Marie.

Lucas Cranach l'Ancien, L'Education de la Vierge Marie (1510-1512)

Certains tableaux trahissent des influences italiennes de part leur sujet (certaines de ses Vierges à l’Enfant notamment) et leur composition ainsi que des influences flamandes (le goût pour un paysage très travaillé en toile de fond.) Cependant, il n’existe aucun document qui puisse prouver un voyage en Italie du vivant de l’artiste. De nombreuses gravures ou copies d’œuvres circulant librement à travers l’Europe peuvent expliquer à elles seules ces influences.

Lucas Cranach l'Ancien, La Vierge, l'Enfant et saint Jean (1514)

Lucas Cranach l'Ancien, La Vierge allaitant l'Enfant (1515)

Cranach reçoit également de nombreuses commandes pour des retables dédiés aux saintes. C’est le cas avec Sainte Catherine dont le culte est très répandu dans le Saint Empire romain germanique depuis la fin du Moyen-âge.
Selon l’hagiographie, sainte-Catherine d’Alexandrie décide très tôt de dédier sa vie au Christ après l’avoir vu en songe. Elle tente de convertir l’empereur de Rome, Maximien, au catholicisme. Furieux, il lui impose un débat philosophique avec cinquante savants qu’elle convertit. Après avoir ordonné la mort de ces hommes, Maximien propose à Catherine de l’épouser ce qu’elle refuse avec dédain. L’empereur ordonne alors son exécution à l’aide d’une roue garnie de pointes. Sauvée par la grâce d’une intervention divine, la jeune femme doit subir l’ultime supplice de la décollation dès le lendemain.
Les tableaux qui dépeignent le martyre de la sainte figurent très souvent la roue du supplice comme c’est le cas ici. L’influence du Martyre de sainte-Catherine de Dürer est certain, on peut remarquer un certain parallélisme inversé entre la gravure et la toile. Les deux personnages sont habillés à la mode saxonne de l’époque comme c’est souvent le cas des femmes peintes par Cranach.

Albrecht Dürer, Le Martyre de sainte Catherine (1498)

Lucas Cranach l'Ancien, Le Martyre de sainte Catherine (1508-1509)

Les électeurs de l’empereur sont également de grands amateurs de tableaux mythologiques et de scènes issues de l’antiquité. Ainsi le personnage de Lucrèce a été représenté pas moins de trente-cinq fois entre 1529 et 1532. Commandes émanant essentiellement des femmes de la cour de Saxe. Pour faire face à des demandes toujours plus nombreuses, Cranach avait mis au point un catalogue de modèles dans lequel les membres de son atelier pouvaient puiser à leur guise. Même si cet aspect marque une certaine forme de standardisation de l’art, chaque portrait diffère du précédent.
Les familles saxonnes ordonnent de nombreux travaux de généalogie, cherchant à faire remonter leurs racines jusqu’à l’antiquité. Les œuvres de Cranach sont un écho de cette recherche de légitimation.

Lucas Cranach L'Ancien, Le Suicide de Lucrèce (1529)

Lucas Cranach L'Ancien, Lucrèce (1510-1513)

Adam et Eve et le Péché originel a également été l’un des thèmes de prédilection de Cranach. On retrouve ici encore l’influence de Dürer ainsi que celle de Lucas de Leyre.

Lucas Cranach L'Ancien, Adam et Eve (1510)

Martin Luther condamna violemment les dérives idolâtres de l’Eglise catholique. Selon lui, les images ne devaient être que des supports visuels au service de l’enseignement de la foi, en aucun cas elles ne pouvaient se substituer à la Parole du Christ.
Au service de l’électeur de Saxe, fervent humaniste, c’est tout naturellement que Cranach s’inscrivit au service de la théologie luthérienne. Il peignit divers portraits du théologien et illustra les dogmes protestants sans pour autant négliger ses clients catholiques. Abondamment copié par la suite et largement diffusé, le tableau La Loi et la Grâce est une parfaite illustration de la nouvelle doctrine.
Le tableau est séparé en son centre par un arbre desséché du côté gauche et verdoyant du côté droit. A gauche, le monde de la Loi avec Moïse recevant les tables de la loi, le Péché Originel commis par Adam et Eve ainsi que la nature mortelle de l’humanité. A droite, le monde de la Grâce avec le Christ ressuscité vainqueur de la mort, la crucifixion, l’agneau de Dieu, la colombe et la Vierge en prière. L’Homme au centre est partagé entre les deux, ses pieds étant dirigés vers le monde de la Loi mais sa tête étant présentée comme aspirant au monde de la Grâce.

Lucas Cranach L'Ancien, La Loi et la Grâce (1529)

En parallèle, l’atelier de Cranach produit une grande quantité de tableaux représentants des héroïnes gracieuses et nues. Avec la parution Des Dames de renom en 1374, une collection de biographies de femmes historiques et mythologiques, Boccace offre à la gent féminine une galerie de modèles de vertus ainsi que des contre-exemples destinés à mettre en garde les lectrices contre les conséquences d’une mauvaise conduite de vie.
La Nymphe de la Source repose sur un vêtement de style saxon et porte des bijoux en vogue à la cour. Le village en toile de fond est un paysage de Saxe. Notons au passage l’érotisme du corps alangui dans l’herbe. Le regard du spectateur se pose comme celui d’un voyeur et le texte latin le met explicitement en garde : « Ne trouble pas le sommeil de la nymphe de la source sacrée ; je me repose. » Une mise en garde de la séduction et de ses dangers.

Lucas Cranach L'Ancien, La Nymphe de la Source (1537)

Un voile transparent dévoile plus qu’il ne voile le corps dans l’Allégorie de la Justice. Cependant il n’est pas un artifice destiné à séduire comme dans la plupart des nus de Cranach. Le sexe se trouve dans la continuité de la garde de l’épée et de la balance attirant l’attention du spectateur malgré un sujet sérieux.

Lucas Cranach L'Ancien, Allégorie de la Justice (1537)

En 1537, le tableau Hercule chez Omphale est une autre mise en garde contre les femmes trop séduisantes qui provoquent l’aliénation des hommes.
Ici, les suivantes de la reine cajolent Hercule, l’habillant comme une femme. L’inscription « Les jeunes filles de Lydie donnent à Hercule la quantité de laine qu’il doit filer et ce dieu se soumet à l’empire de sa maîtresse. C’est ainsi qu’une dangereuse passion s’empare des cœurs élevés et qu’un tendre amour énerve le courage des braves » est illustrée par des perdrix, symboles de la luxure.
Je précise au passage que le premier sens d’énervé est à l’opposé de celui qu’il a de nos jours. Au sens étymologique, « énervé » signifiait enlever les nerfs donc rendre mou. Ce qui est reproché à Hercule c’est l’amollissement de ses vertus guerrières.
A droite, la figure d’Omphale, un rien effrontée, semble indifférente aux regards énamourés de son amant.

Lucas Cranach L'Ancien, Hercule chez Omphale (1537)

Cranach affectionnait également le personnage de Judith et nous en connaissons dix-neuf variations. Elle est à mettre en relation avec son pendant négatif, Salomé. Remarquez ici les similitudes des compositions plus particulièrement dans les traits d’Holopherne et de Saint Jean Le Baptiste. L’héroïne et la putain, l’oppresseur et le prophète. Les figures sont opposées et pourtant. Faut-il comprendre que les deux hommes sont des victimes de la séduction et d’une féminité castratrice et destructrice ? Sous le pinceau de Cranach l’héroïne des écritures subit un troublant bouleversement et se transforme en femme fatale.

Lucas Cranach L'Ancien, Judith tenant la tête d'Holopherne (1530)

Lucas Cranach L'Ancien, Salomé (1526-1530)

BIBLIOGRAPHIE :

 

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